Fermer le menu

Stolpersteine à la mémoire des victimes du nazisme : les enjeux d’un mémorial de proximité

Pavés de Mémoire pour la famille Ettinger, Rouen. Pavés de Mémoire Rouen Métropole. Corinne Bouillot, Université de Rouen Normandie

« Ici habitait… » : conçues par l’artiste allemand Gunter Demnig, les Stolpersteine – des pierres sur lesquelles on trébuche, symboliquement – honorent la mémoire individuelle de victimes du nazisme.
Ces Pavés de Mémoire, tels qu’on les appelle généralement en France, sont recouverts d’une plaque de laiton sur laquelle sont gravés le nom et le sort de chaque victime. Ils sont le plus souvent encastrés dans le trottoir devant le dernier domicile de celle-ci. Depuis les années 1990, près de 80000 d’entre eux ont été installés en Allemagne puis dans toute l’Europe.

La mise en œuvre du projet de Demnig dans l’agglomération rouennaise, à l’initiative de l’association Pavés de Mémoire Rouen Métropole, est l’occasion de revenir sur les enjeux de ce monument décentralisé, ou mémorial de proximité.

Stolpersteine à la mémoire des victimes du nazisme : les enjeux d’un mémorial de proximité

Individualiser et territorialiser la mémoire

Le premier de ces enjeux est l’individualisation de la mémoire, d’autant plus importante pour les victimes de la Shoah, notamment, que celles-ci tendent à disparaître derrière l’abstraction des chiffres.

Le projet s’adresse ainsi prioritairement aux jeunes, pour lesquels le génocide n’est souvent plus qu’une réalité lointaine, tant sur le plan temporel que géographique. À l’heure où l’Allemagne unifiée débattait d’un monument central à la mémoire des juifs assassinés d’Europe au cœur de sa capitale, Demnig avait conçu ses Stolpersteine comme une réponse à l’anonymat des victimes. En France, l’approche individualisée de la Shoah n’est certes pas nouvelle, elle remonte aux années 1970, lorsque Serge Klarsfeld, dont le Mémorial de la déportation des Juifs de France a été actualisé en 2012, avait entrepris de redonner un nom et une identité à l’ensemble des victimes.

Ce travail est poursuivi par le Mémorial de la Shoah à travers son Mur des Noms et sa base de données régulièrement complétés.

Mais la caractéristique principale du projet de Demnig, dont l’œuvre artistique globale est centrée sur la notion de trace du passé matérialisée au cœur de l’espace public, est d’associer cette approche individuelle à une reterritorialisation de la mémoire. La superposition passé-présent y joue un rôle essentiel. Le choix du dernier domicile librement choisi par les victimes (avant leur arrestation, leur expulsion ou leur exil forcé) vise à inscrire leur souvenir au cœur de la cité, là où nous vivons aujourd’hui, et non dans un lieu sanctuarisé. La mémoire du passé surgit ainsi de manière impromptue dans l’espace partagé et familier.

Les Stolpersteine proposent, sans l’imposer, aux habitants et aux passants de s’incliner pour lire les inscriptions et de prendre conscience que les persécutions ont commencé dans leur voisinage immédiat, parfois dans l’indifférence des contemporains de l’époque. Quant aux victimes elles-mêmes, souvent des familles entières réunies par la pose de plusieurs pavés à une même adresse, elles sont réintégrées dans leur environnement d’avant la persécution. Leur identité et leur parcours ne se résument alors pas à la tragédie de leur déportation. Dans l’agglomération rouennaise, le projet nous avait paru pertinent pour les victimes de la Shoah, souvent « invisibles » au cœur des villes, particulièrement en province. Mais la souplesse du projet de Demnig, qui pose des Stolpersteine pour tous les groupes de victimes du nazisme, permet de prendre en compte et de compléter, en fonction de chaque situation locale, le paysage mémoriel existant.


Gunter Demnig.

Katja Demnig, Author provided

 

Un projet citoyen et éducatif

Le rôle joué par la société civile est important aussi dans la genèse des différents projets. Considérant lui-même son œuvre comme un monument « d’en bas », une sorte de sculpture sociale à la Joseph Beuys, Gunter Demnig en encourage la réappropriation par des initiatives citoyennes regroupant des personnes sensibilisées à l’importance du travail de mémoire pour alerter sur les dangers actuels du racisme et de l’antisémitisme. Ces initiatives, souvent portées par des associations travaillant en partenariat avec les collectivités territoriales et les familles de victimes, font leur propre choix des personnes dont il s’agit d’honorer la mémoire.

La notion même de « choix » n’est d’ailleurs pas sans poser problème. Le projet de Demnig ne peut évidemment pas prétendre à l’exhaustivité et n’honorera jamais la mémoire de toutes les victimes, mais la pluralité et la complémentarité des initiatives locales, que permet le caractère cumulatif de l’œuvre globale, aboutissent au moins à une large représentativité à l’échelle européenne. Après des débuts difficiles, puisque le projet n’a commencé à être réalisé en France qu’à partir de 2013, les initiatives hexagonales reflètent elles aussi cette diversité. Les discussions relatives à ces choix font elles-mêmes partie du processus de réappropriation citoyenne de la mémoire, à l’heure où les monuments plus traditionnels ne parviennent pas toujours à maintenir la mémoire vivace.

Confrontée à cette question du choix difficile des victimes à honorer, l’association Pavés de Mémoire Rouen Métropole a décidé de réaliser le projet pour toutes les familles victimes de la Shoah avec enfants mineurs ayant résidé dans l’agglomération. Avec la pose de 39 Stolpersteine à Rouen et à Sotteville-lès-Rouen en septembre 2020, puis de 38 nouveaux pavés à l’automne 2021 à Rouen, elle aura réalisé la majeure partie de son projet initial. Ce choix avait été fait aussi pour le travail pédagogique avec les scolaires, autre enjeu fondamental du projet de Gunter Demnig. Lors des dernières Assises pédagogiques du Mémorial de la Shoah en octobre 2020, une table ronde avait été spécifiquement consacrée à l’enseignement de la Shoah à travers l’histoire locale, et un des projets rouennais associés aux Pavés de Mémoire y avait été présenté.

La proximité géographique des élèves avec les victimes, l’identification avec des enfants et adolescents qui fréquentaient parfois les mêmes établissements scolaires, constituent un atout majeur dans leur sensibilisation au sujet. Entre 2019 et 2021, déjà plus de 600 élèves et étudiants de l’agglomération rouennaise, encadrés par leurs professeurs d’histoire-géographie ou d’allemand, ont travaillé sur le destin des familles honorées par des Stolpersteine, ont été sensibilisés à la démarche mémorielle de l’artiste, ou encore ont été associés à l’élaboration de cartes interactives présentant les lieux et les victimes.

Un enjeu de connaissance

Le dernier enjeu des poses de Pavés de Mémoire, et non des moindres, est de compléter et de valoriser, à l’échelle locale, la connaissance des persécutions nazies et des complicités des régimes de collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. En Allemagne, les projets ont stimulé la recherche microhistorique, comme en témoigne par exemple la publication de 23 volumes de biographies de victimes de Hambourg. Pour la Shoah dans le « Grand Rouen » de la période de l’occupation allemande, le projet de l’association Pavés de Mémoire Rouen Métropole avait pu s’appuyer dès ses origines sur des travaux existants, replacés dans leur contexte historique général, et il a stimulé de nouvelles recherches, assorties d’une présentation de leur méthodologie.

Ces connaissances ont été rendues accessibles au grand public par le biais du site Internet et de l’application de géolocalisation Stolpersteine Guide, où sont visibles photographies et biographies des victimes. Des déambulations commémoratives, patrimoniales et pédagogiques seront envisagées dès que la situation sanitaire le permettra. Car ce projet mémoriel, éducatif et citoyen a vocation, au-delà de la simple présence matérielle des Stolpersteine dans l’espace public, à redonner non seulement un nom, mais aussi une histoire aux victimes, tout en impulsant des échanges avec le public sur l’importance du travail de mémoire aujourd’hui.

Auteur

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

En savoir plus

Retrouvez notre entretien avec Corinne Bouillot et Karine Winkelvos où elles abordent leur recherche et le projet « Pavés de Mémoire ».

Dernière mise à jour : 10/06/21

Date de publication : 02/06/21