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L’épopée de la mine de lithium d’Échassières

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Alors que le groupe minier Eramet traverse une crise majeure, le projet de mine de lithium d’Échassières porté par Imerys, dans l’Allier, électrise le débat public. Ce que l’on oublie, c’est que ce site stratégique a une longue histoire industrielle, notamment dans le secteur de la défense, de 1913 à 1962.

Des appétits militaires à ceux des multinationales, l’épopée de la mine de lithium d’Échassières

L’État vient d’investir 50 millions d’euros dans EMILI, le projet de mine de lithium porté par la multinationale française Imerys au sud de l’Allier. Il comporterait environ un million de tonnes de lithium. Près de 34 000 tonnes pourraient être produites par an à partir de 2030, permettant de facto d’équiper 700 000 véhicules de fabrication européenne.

Le contexte actuel montre combien les ressources du sous-sol redeviennent un enjeu géopolitique majeur. Les minerais ukrainiens – terres rares et métaux non ferreux – suscitent l’appétit de Donald Trump. La présence de cuivre, graphite, ilménite, molybdène, fer, plomb, nickel ou d’or au Groenland ont transformé le territoire arctique en eldorado minier.

 

Le lithium fait partie de ces matières premières stratégiques. La Chine en regorge et l’Occident en est dépendant, notamment pour les batteries électriques de son industrie automobile.

Ce n’est pas la première fois que le site minier d’Échassières attire l’attention. Pendant la Première Guerre mondiale, il avait suscité l’intérêt de l’armée française pour le wolframite, tungstate de fer et de manganèse, recherchés pour la fabrication d’aciers spéciaux. À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, il est remis en exploitation puis aiguise l’appétit des Allemands en 1941 sous l’Occupation.

Alors, quelle est cette histoire industrielle ? Quelles leçons en tirer ?

 

 

« Les mines du groupe Worms & Cie : une histoire de l’exploitation des minerais non ferreux en France (1938-1962) ».
Wormstecie

Wolfram et Première Guerre mondiale

Une étrange roche noire et lourde est découverte en 1913 par un habitant de ce bourg rural. Le paysan est allé rendre compte de sa trouvaille au médecin local – le docteur Trapenard – qui en a conclu qu’il s’agissait d’un minerai de tungstène : le wolfram, utile à l’industrie de l’armement. Associé à la fabrication de l’acier en petite quantité, il peut servir à fabriquer des aciers blindés, des obus perforants et des outils de coupe.

gare de Louroux-de-Bouble (Allier)

Gare de Louroux-de-Bouble (Allier), d’où le wolfram d’Échassières pouvait être expédié au début XXᵉ siècle. Author provided (no reuse)

Une première société, au capital de 50 000 F est fondée le 16 novembre 1913. En mai 1914, le capital est élevé à 250 000 F. En juin 1915, alors que la Grande Guerre fait des ravages, les premières livraisons de concentrés ont lieu. Fin 1915, le capital est élevé à 500 000 F. Le tri manuel du minerai débute en 1916. Ayant montré tout le potentiel de l’entreprise, la concession pour l’exploitation du wolfram lui est attribuée en juin 1917. La mine est en activité jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale et s’arrête en 1919. La laverie, permettant de laver et trier le minerai avant de le concasser et le fondre, avait produit 207 tonnes de concentré.

De la menace allemande au sauvetage par la Setem

Après être tombée en désuétude entre 1919 et 1937, l’entreprise regagne l’intérêt des pouvoirs publics et des sociétés consommatrices de wolfram. En 1941, le site attire l’attention des occupants allemands entrés en guerre contre la Russie soviétique. Alors que la direction des mines de wolfram d’Échassières est sur le point de vendre des parts de capital à l’IG Farbenindustrie, la Société d’études et d’explorations minières (Setem), département minier de la maison financière Worms & Cie, s’interpose et réussit à prendre le contrôle de la mine à la place des Allemands.

Worms & Cie est fondée par Hypolite Worms dans les années 1840. Quatre départements représentent alors ses activités : importation de charbon, transport maritime, construction navale et services bancaires. Le secteur des métaux non ferreux lui était ainsi étranger. Auprès des Allemands, sous l’Occupation, « nos dirigeants et le personnel d’encadrement durent déployer des trésors d’imagination pour justifier la nécessité de notre emploi à ne rien faire », estime Roger Barrel, chef d’exploitation de la mine d’Échassières (Pierre-Christian Guiollard, L’Industrie minière de l’antimoine et du tungstène, Éditions Atlantica, 2010, p. 222).

 

Raison sociale de la mine d’Échassières après l’arrivée de la Setem. Author provided (no reuse)

 

Dès lors, la mine parvient à ne pas vendre le moindre gramme de minerai à l’ennemi. Après la guerre, la mine de wolfram vend au Girm de tungstène, un organisme d’État, qui revendait ensuite. Alors que l’argument de l’indépendance nationale est sans cesse invoquée pour justifier l’existence de la mine, en réalité, environ 90 % de la production est vendue à l’étranger : États-Unis, République fédérale d’Allemagne (RFA) ou Royaume-Uni.

La guerre de Corée soutient alors le cours du tungstène. Les difficultés financières interviennent à partir de 1953-1954. En 1956, Worms & Cie décide de fusionner toutes ses mines de métaux non ferreux pour faire face à une féroce concurrence chinoise et soviétique, États à la main-d’œuvre moins chère et où l’on trouvait des gisements gigantesques.

Une multinationale a été créée par Worms – la Compagnie minière du M’Zaïta – qui mise sur des mines de cuivre du Chili et d’Algérie faisant partie du portefeuille de la Setem. M’Zaïta doit les mettre en exploitation, avant que les nationalisations chiliennes et la guerre d’Algérie ne mettent un terme à ces projets. Finalement, en 1959, M’Zaïta fusionne avec Peñarroya dont est issue, en partie, la société Imerys…

Carrefour de La Bosse, à Échassières, où le gisement de wolfram était exploité, après la Seconde Guerre mondiale. Author provided (no reuse)

Naissance d’entreprises françaises multinationales

À qui profite cette industrie minière, indispensable et irremplaçable, comme le souligne le journaliste Guillaume Pitron dans la Guerre des métaux rares ? Imerys ? La population locale ? La France ?

Ce qui est certain, c’est que l’histoire du site d’Échassières montre qu’un gisement s’épuise. Sur le long terme, les sacrifices consentis peuvent donner naissance à une entreprise puissante, forte d’un rare savoir-faire. Worms & Cie a converti la mine d’Échassières en puissance financière en fusionnant toutes ses mines de métaux non ferreux.

Aujourd’hui, le site d’Échassières est lié à l’entreprise Imerys, issue de Peñarroya, société fondée par la Maison Rothschild et présente dans 40 pays, employant 12 300 salariés et réalisant 3,4 milliards de chiffre d’affaires. Imerys investit 180 millions d’euros dans la production de lithium et compte sur les projets d’EMILI, dans l’Allier et Imerys British Lithium, dans les Cornouailles au Royaume-Uni, pour « contribuer aux objectifs ambitieux de transition énergétique de l’Union européenne ».

Le site d’Échassières n’est pas près de disparaître que ce soit dans les débats publics ou dans les imaginaires collectifs.

Auteur

Mathieu Bidaux, chercheur associé au laboratoire GRHIS, Université de Rouen Normandie

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Date de publication : 17/03/26