Rencontre avec une doctorante de l'Université
Kelly Duchemin, doctorante en psychologie politique
Centre de recherches sur les fonctionnements et dysfonctionnements psychologiques (CRFDP)
« Je conçois le travail scientifique comme une co-construction du réel : essayer de comprendre ensemble, et pas seulement entre chercheurs, ce qui nous entoure, pour pouvoir discuter sur des bases communes et faire société. »
Publié le 23/09/2026
Kelly Duchemin a participé à la formation Media training organisée par la Direction de la communication de l’URN et animé par le média The Conversation.
- Présentez-vous ! Quel est votre rôle au sein de l’université de Rouen Normandie ?
Je m’appelle Kelly Duchemin, ATER (attachée temporaire d’enseignement et de recherche) en psychologie du travail et en psychologie sociale, et doctorante en psychologie politique. Je soutiens ma thèse le 11 décembre prochain. Mon rôle à l’Université peut tenir en trois choses : mener mes recherches, enseigner la psychologie en licence et en master, et représenter mes pairs dans les instances où j’ai pu être ou suis élue, comme le conseil du département de psychologie, le conseil scientifique de l’UFR SHS, et actuellement le conseil de mon laboratoire. À cela s’ajoute une activité qui compte beaucoup pour moi et qui dépasse le cadre universitaire : la vulgarisation scientifique, où je travaille principalement pour l’équipe Hacking Social
- Sur quels sujets portent vos recherches ?
Ma thèse porte sur les variables psychosociologiques qui peuvent expliquer que, dans des sociétés qui valorisent la liberté individuelle comme la nôtre, les idées autoritaires prennent du terrain, alors même qu’elles vont à l’encontre de cette liberté. C’est un sujet actuel, il s’est construit en même temps que des présidentielles aux scores inédits, une montée du terrorisme d’extrême droite, notamment masculiniste, et un intérêt croissant de l’Europe pour les dangers contre la démocratie. Le point central de ma recherche tient en une phrase : non seulement nos cultures occidentales ne sont pas incompatibles avec l’autoritarisme, mais certains de leurs ressorts semblent le nourrir, comme l’individualisme ou la simplification de problèmes complexes.
- Votre thèse est totalement ancrée dans l’actualité et les grands sujets sociétaux. N’est-ce pas un peu dur de se confronter à une réalité pas toujours facile, ou au contraire est-ce que cela donne un peu d’espoir ?
Une partie du temps, c’est difficile. Mes recherches sont principalement quantitatives et expérimentales, mais je m’appuie sur des matériaux qualitatifs pour les construire. Pour mon mémoire de M2, j’ai rencontré notamment deux candidats aux élections législatives investis par le parti d’Eric Zemmour (ainsi que des membres d’autres parties allant jusqu’au NPA-A, en passant par le parti d’Emmanuel Macron), et ces entretiens ont été éprouvants, notamment en raison de la forte présence de propos racistes et sexistes. J’ai aussi travaillé sur le texte laissé par Elliot Rodger, l’auteur de la tuerie masculiniste incel (mouvement dont le nom est issu de la contraction de involuntary celibate) d’Isla Vista, en 2014 (7 morts et 14 blessés).
Mais mes recherches me donnent aussi de l’espoir, et c’est même ce qui me fait tenir. Étudier les rouages d’un mécanisme, c’est identifier les endroits où l’on peut agir dessus. Une montée des autoritarismes n’est pas une fatalité culturelle : c’est un processus, et un processus peut être ralenti, arrêté ou inversé.
- Quel a été votre parcours pour arriver jusque-là ?
Je suis partie d’un bac S, puis j’ai commencé un BTS SIO (Services informatiques aux organisations) avec une spécialité en développement. Après une première année pourtant sans difficulté, j’ai décidé de me réorienter en psychologie. L’informatique me passionnait, notamment le fait d’en comprendre les failles, mais comprendre les failles humaines et la manière de les « combler » m’animait beaucoup plus. C’est ce qui m’a amenée à me spécialiser en psychologie sociale, qui étudie l’humain sur quatre niveaux : intra-individuel (ses motivations, sa personnalité), inter-individuel (ses relations avec ses pairs et l’influence qu’elles exercent sur lui), positionnel (l’influence de son statut social) et idéologique (l’influence de ses représentations sociales et de sa culture). Aujourd’hui, c’est la psychologie politique qui me guide : elle mobilise la psychologie sociale, mais aussi les sciences politiques, la sociologie ou l’économie, pour comprendre les attitudes et les comportements politiques.
- Récemment, vous avez suivi une formation de media training proposée par l’Université et animée par The Conversation. Pouvez-vous nous en parler ? Comment l’avez-vous découverte ?
J’en ai pris connaissance par le biais d’un mail de la Direction de la communication qui présentait une formation de média training. J’y suis allée d’abord par intérêt scientifique : la communication fait partie de mes objets de recherche, donc j’étais curieuse. J’y ai trouvé une formation très concrète. Nous avons pu comprendre, grâce à un journaliste, la façon dont il prépare et mène un entretien (contraintes de temps, conditions de travail), puis nous nous sommes entraîner en conditions proches du réel sur un format d’interview courte (qui correspond aujourd’hui à la majorité des sollicitations médiatiques adressées aux chercheurs).
- Qu’est-ce que cette formation vous a apporté ?
D’abord, j’ai pu satisfaire ma curiosité scientifique en échangeant avec notre formateur sur son positionnement en tant que journaliste de The Conversation et, plus largement, sur la posture journalistique. Ensuite, je me suis entraînée à parler de ma recherche dans un format court (quelques minutes, rappelant le format « ma thèse en 180 secondes ») ce qui demande un vrai travail de vulgarisation : par exemple en sélectionnant seulement 2 ou 3 messages forts à répéter et reformuler plusieurs fois. J’avais déjà participé à deux interviews en format long, mais l’exercice n’est pas le même. J’ai eu une nouvelle interview après la formation (toujours en format long), et les conseils de notre formateur m’ont aidée à trouver mes mots et à poser ma voix dans un exercice qui reste difficile. Enfin, j’ai pu aussi découvrir les sujets de recherches passionnants de collègues ! C’est ce qui est agréable avec ce type de formation transdisciplinaire, elles rappellent la richesse de notre université, que nous travaillons avec des personnes aux profils variés qui ont la même soif de savoir et de partage.
- Vous avez récemment participé à un tournage pour l’équipe de vulgarisation Hacking social qui a pu notamment travailler avec Arte. Parlez-nous de ce tournage et de cette émission ?
Alors, Hacking Social est une équipe de vulgarisatrices en sciences humaines et sociales, qui produit depuis plusieurs années des contenus en accès libre sur les mécanismes sociaux et psychologiques. Un nouveau projet est en cours : le HUB 404, une série de vulgarisation consacrée aux « bugs sociaux », c’est-à-dire aux phénomènes qui dysfonctionnent dans nos sociétés : radicalisation, polarisation, autoritarisme, cyberharcèlement… Elle est construite avec une équipe de professionnels (montage, motion design, composition musicale, relecture scientifique, illustration…) et son objectif est d’établir un lien direct entre le monde de la recherche et le grand public.
Chayka et Viciss, qui sont au cœur de l’équipe, m’ont proposé de participer à l’aventure pour mon bagage universitaire sur les sujets envisagés, et parce que nous avions déjà travaillé ensemble pour ARTE fin 2024. À l’époque, j’assurais leur relecture scientifique dans le cadre de la série Le Vortex. Nous sommes reparties sur cette base, avec une implication plus large cette fois, notamment sur les invités potentiels et une aide pour la construction des interviews. Pour l’épisode pilote, elles ont aussi choisi de m’interviewer : le sujet, « pourquoi défendons-nous des systèmes sociaux injustes, y compris contre nos propres intérêts ? », est au cœur de ma thèse. Nous avons également choisi avec le collectif du projet un sociologue, qui produit un travail passionnant, dont vous connaîtrez le nom dans quelques semaines !
- La vulgarisation scientifique est quelque chose qui vous tient à cœur. Pourquoi ?
Quel est l’objectif de la production scientifique ? Certains répondront : publier dans de grandes revues. L’objectif de la production deviendrait alors … la production elle-même. Je conçois plutôt le travail scientifique comme une co-construction du réel : essayer de comprendre ensemble, et pas seulement entre chercheurs, ce qui nous entoure, pour pouvoir discuter sur des bases communes et faire société. La vulgarisation est au centre de cette vision. Si notre production n’est vouée qu’à être publiée pour être publiée, sans atteindre la population, je n’y vois plus d’intérêt.
La formation Media training avec The Conversation
Vous pouvez vous inscrire aux prochaines formations organisées.
Crédit photo : L’Equipe Vidéo