Le problème qui nous occupe s’inscrit dans un contexte plus large de transformations profondes des sciences du vivant et des sciences de la Terre. Dans le cadre de l’anthropocène, ces disciplines ont progressivement déplacé leur regard : le vivant n’y est plus seulement appréhendé comme un ensemble d’objets isolés, mais comme un tissu d’interdépendances dynamiques, inscrit dans des écosystèmes complexes et multiscalaires.
Cette évolution ne correspond pas à un simple enrichissement des connaissances, mais à un véritable changement de cadre de pensée. Les sciences du vivant accordent désormais une place centrale aux interactions, aux rétroactions et aux processus d’émergence, ce qui rend plus difficile toute séparation stricte entre organismes, milieux et temporalités. Elles s’inscrivent ainsi dans une pensée écologique, attentive aux ruptures et aux discontinuités.
Depuis les travaux de Jacob von Uexküll, qui montrait que chaque organisme construit son propre monde (son « Umwelt »), jusqu’à ceux de Marc-André Selosse sur les symbioses, le vivant est de plus en plus envisagé comme un tissu de relations. Dans une perspective complémentaire, les recherches de Vinciane Despret contribuent également à déplacer le regard, en montrant que les relations entre humains et non-humains participent à la construction même des mondes vivants.
Ces évolutions dessinent une reconfiguration profonde des sciences du vivant et de l’environnement, désormais à la fois relationnelles, situées, orientées vers l’action et traversées par des enjeux politiques. On n’est plus dans une science principalement descriptive : il s’agit d’une science engagée dans la compréhension et l’accompagnement de transformations concrètes des institutions, des politiques publiques et des comportements.
Dans cette perspective, la production de savoirs devient elle-même objet de réflexion critique, interrogeant ses conditions de production, ses effets et ses cadres de légitimation. Se met ainsi en place une hybridation croissante entre sciences et sociétés, où les données scientifiques s’articulent aux enjeux sociaux et aux conflits d’acteurs – comme l’illustrent les questions énergétiques, situées à l’intersection des dimensions techniques, politiques et de justice sociale.
Pourtant, cette approche relationnelle et interactionniste du vivant reste largement absente des classes, où les curricula privilégient encore des démarches analytiques, centrées sur des objets plutôt que sur des systèmes.