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Suzanne Lafage, Le lexique français de Côte d'Ivoire, appropriation et créativité, tome 1 et tome 2. Le français en Afrique, Revue du Réseau des Observatoires du Français Contemporain en Afrique Noire, n° 16 et n° 17. Institut de Linguistique française - CNRS, UMR 6039 - Nice -, 2003, 865 pages. par Claude Frey (UMR CNRS 6039 - Université de Nice) |
Dans une introduction de quelque 80 pages, l'auteur présente
le contexte écologique ivoirien et les principes méthodologiques
qui ont présidé à l'élaboration de l'IFCI.
Le contexte géographique, en particulier la géographie
humaine, est en rapport étroit avec les phénomènes
lexicaux : une population ivoirienne répartie en quatre zones
ethnolinguistiques et culturelles, qui s'étendent au-delà
des frontières, une population étrangère qui
s'élève à 26 % de la population totale, issue
des pays limitrophes, particulièrement du Burkina Faso (56
%) et du Mali (19,8 %), dont près de la moitié est
née en Côte d'Ivoire, un effectif français passé
de 60 000 personnes dans les années soixante à 18
000 aujourd'hui. Des tableaux chiffrent précisément
ces populations, ainsi que les groupes ethniques et religieux. L'histoire
du pays est présentée plus brièvement, de la
période pré-coloniale jusqu'à l'accession au
pouvoir du président Houphouët-Boigny et aux soubresauts
politiques du début du XXIe siècle, les vingt dernières
années étant les plus détaillées.
Ces descriptions, à travers lesquelles se perçoivent
les influences du milieu sur le lexique français de Côte
d'Ivoire, conduisent à l'approche sociolinguistique. Elle
fait le point sur les langues en présence, particulièrement
le français, et ses liens avec un système éducatif
autrefois performant, mais dont la déliquescence aujourd'hui
favorise et répand les usages de la rue. Le lien est fait
aussi avec les langues locales, sources d'emprunts. De là
naissent différentes variétés de langues, parmi
celles-ci le FPI (français populaire ivoirien), "vraisemblablement
la variété de français autochtone la plus ancienne
du pays" (p. XXXIII), le nouchi, langue métissée
apparue dans les années quatre-vingts chez les jeunes des
quartiers périphériques d'Abidjan, et, depuis les
années quatre-vingt-dix, le zouglou, un argot éclectique
inspiré de chansons contestataires et tirant son lexique
des autres variétés. Cette approche se termine par
l'analyse sociolinguistique selon Chaudenson, devenue la règle,
qui met en évidence, comme dans beaucoup de pays africains,
le déséquilibre entre le status (91/100) et le corpus
(54/100). Les différentes variétés sont enfin
décrites sur les plans phonologique, morphosyntaxique et
lexical, rassemblées sous deux grands types, le FPI et le
français des scolarisés avec, pour chacun d'eux, un
paragraphe sur les opinions des locuteurs : favorables ou non, ils
les considèrent comme des phénomènes sociaux
et des outils de communication de plus en plus répandus,
combinant identité ivoirienne et ouverture sur le monde.
Rappelant l'IFA, auquel l'auteur fait référence,
par l'approche différentielle et le recours aux jurys, l'IFCI
s'en démarque par sa volonté d'incorporer la totalité
des aspects diastratiques, évalués par un jury scientifiquement
compétent pour les vocabulaires spécialisés,
ou "aussi représentatif que possible de la population
francophone locale" pour le "français ordinaire"
(p. LXXII), selon la formule de Françoise Gadet (Le français
ordinaire, Armand Colin, Paris, 1989). Alors que l'IFA, ainsi que
l'auteur le rappelle (p. LXII) en en citant l'introduction, ne prenait
en charge que "l'usage linguistique des gens ayant atteint
un certain niveau de scolarité", la référence
est ici le français de l'Hexagone "tel qu'il apparaît
non seulement dans les ouvrages descriptifs spécialisés
[…] mais encore tel qu'il est attesté dans le quotidien des
locuteurs français" (p. LXII). Avec une référence
qui n'est donc pas elle-même "totalement homogène"
(p. LXXX), le débat reste ouvert sur ce qu'il faut ou ne
faut pas introduire dans un inventaire différentiel (cf.
ci-dessous).
Ceci d'autant plus que la description de l'IFCI n'est pas subordonnée
à un état synchronique étroit, en raison de
la constante mouvance d'un appareil lexical soumis à l'évolution
du contexte environnemental, et du glissement éventuel des
usages sociolinguistiques : "des expressions rejetées
en 1975 comme trop "dialectales" ou "trop récentes",
se sont depuis banalisées dans les média, voire dans
le théâtre ou le dialogue romanesque" (p.
LXXI).
Par ailleurs, l'IFCI prend l'option de ne pas non plus subordonner
systématiquement la description lexicale à l'arbitrarité
des frontières nationales : "l'IFCI ne contient pas
que des particularités strictement ivoiriennes"
(p. LXV), conséquence des mouvements de populations et de
mots liés aux situations géographiques et historiques
décrites dans la présentation du pays, conséquence
aussi de l'existence de référents identiques au-delà
des frontières ivoiriennes. L'IFCI présente donc,
avec leurs définitions particulières, des entrées
comme asphalte, écolage, ECOMOG, fréquenter, machette
ou mangue, également attestées dans de nombreux autres
pays africains, et pour beaucoup d'entre elles, dans l'IFA. Mais
il fallait nécessairement expliciter a posteriori
(p. LXIV : "Quelques précisions indispensables"),
pour une description nationale, ce qui se concevait a priori dans
la description panafricaine de l'IFA, où l'enchevêtrement
polylectal était masqué par une énumération
de pays souvent perçue, à tort, comme une addition
plus que comme une combinaison.
De cette perspective polylectale revendiquée par l'auteur
résulte une macrostructure riche et complexe, régie
par l'ordre alphabétique, avec un système de renvois
annoncé comme "quelque peu compliqué"
(p. LXXIII). Il est vrai que de ce point de vue, la lecture exige
une (rapide) initiation (p. LXXIII) et, pour les synonymes ou les
variantes, la volonté d'économiser l'espace impose
de passer par les renvois avant de trouver la définition
: par exemple, pain de banane impose le détour par
foutou, ou pipangaye par liane-éponge
(mais il existe pour ce dernier six synonymes qui devraient alors
être chaque fois définis, ce qui en effet serait peu
économique). La lecture intelligente est par contre facilitée
par les regroupements onomasiologiques, qui synthétisent
les notions. Ainsi grand frère et petit frère
sont traités à l'entrée frère,
ce qui permet un synoptique immédiat du champ linguistique
et des notions culturelles qui le motivent. La méthode est
particulièrement bienvenue pour des champs plus vastes, comme
ceux de ventre (I. Siège des émotions, par
ex. avoir le ventre froid "être serein",
II. Abdomen, par ex. pousser du ventre "prendre du ventre,
engraisser", III. Organes génitaux féminins et
grossesse, par ex. donner le ventre "faire endosser
la paternité"), de bouche (accepter la bouche,
diminuer sa bouche, respecter la bouche, etc.), ou
de cérémonie (cérémonie d'accueil,
cérémonie de levée de deuil, cérémonie
du septième jour, etc.) ; ils sont, parmi d'autres, des
concepts importants de la culture ivoirienne ou africaine.
L'IFA, par exemple, qui effectuait en 1983 un travail de pionnier
en marquant une étape essentielle dans la description du
français d'Afrique, donne des informations similaires, mais
en organisant différemment la microstructure : une première
sous-rubrique explicite les trois champs principaux de ventre,
une seconde réunit dans l'ordre strictement alphabétique
l'ensemble des syntagmes et locutions, en proposant un traitement
prioritairement analytique et sémasiologique. Le concept
est alors disloqué au sein de la microstructure ou, pour
frère, dispersé dans la macrostructure : grand
frère est entré à "grand",
et petit frère à "petit".
Cette élaboration, plus simple pour le lexicographe, laisse
au lecteur la tâche de reconstruire la notion, et de faire
lui-même ce qui est donné d'emblée par la construction
onomasiologique de l'IFCI. Celui-ci ne va pas cependant jusqu'aux
limites de l'option telle que la retient Lexis, comme le
montre le traitement de ivoire et de ses dérivés
ou composés : ivoire, ivoiricité, ivoirienne,
(à l'-), ivoirien entier, ivoirier, ivoirisation,
ivoiriser, ivoiriste, ivoirité, sont
présentés dans l'ordre alphabétique de la macrostructure.
Il était possible de composer une double microstructure regroupant
sous le sème /matière/ ivoire, ivoirier,
ivoiriste "artisan spécialisé dans le
travail de l'ivoire", et sous le sème /nationalité/
tous les autres termes. Mais cela impliquait une invalidation alphabétique
plus importante.
On peut préférer l'une ou l'autre solution, en fonction
de son idéologie scientifique, de ses objectifs, et du public
visé. Mais il est peu probable aussi que la théorie
puisse, en la matière, toujours s'appliquer rigoureusement
et totalement, tout en conservant à l'ouvrage une lisibilité
acceptable, tant sont complexes les liens unissant les mots : le
lexicographe est amené à des compromis qui se négocient
au cas par cas, entre l'état lexicologique et le principe
lexicographique, et la relation entre macrostructure et microstructure
est parfois le résultat d'une âpre négociation
entre la théorie et la pratique, et les conditions éditoriales.
La visée "non normative" (p. LXII) voulue
par l'auteur, prend en charge toutes les formes attestées
pour couvrir, dans la perspective polylectale, toutes les couches
diastratiques, des locuteurs les moins scolarisés aux plus
érudits, ivoiriens ou non, usant d'une variété
de français locale, et tous les espaces diaphasiques, "du
plus vulgaire au plus recherché" (p. LXIII). Il
en résulte un ouvrage volumineux, dans lequel il s'agit moins
"de trier par avance en fonction de présupposés
les corpus à dépouiller, que de veiller à en
accroître le nombre de façon à recueillir le
plus vaste échantillonnage possible ouvrant sur un maximum
d'informations" (p. LXXXI). Non seulement témoin
d'un état de langue, mais aussi, pour certains cas que l'avenir
dira, acte de naissance d'un lecte, l'IFCI apparaît alors
très complet, dans un domaine où chacun reconnaît
que l'exhaustivité est impossible. L'introduction annonce
environ 6000 entrées. Mais il est toujours difficile de faire
parler les chiffres dans la mesure où il faut tenir compte
aussi des différents sens, acceptions ou emplois, et la question
de la quantité n'est finalement pas essentielle, sinon qu'elle
donne, tout de même, une indication sur l'ampleur du lexique
français particulier à la Côte d'Ivoire, et
probablement à d'autres pays, pour lesquels la description
s'est fondée sur un modèle plus restrictif.
Il est intéressant par contre de connaître la provenance
de ces mots. La collecte, étendue, est réalisée
sur un imposant corpus dont rend compte la bibliographie des sources,
rassemblant littérature, récits de voyages, chroniques
coloniales, études diverses, ou presse, essentiellement ivoirienne
; mais on notera aussi Jeune Afrique (années 1981
à 2002 complètes) et Vivant Univers (publié
en Belgique), de même que la consultation d'une quarantaine
de sites web. Sur le plan diachronique, le Voyage de Guinée…,
de Bosman, est la source la plus ancienne (1705), mais d'autres
informations se basent sur des études de Flutre, concernant
les termes en usage aux XVIIe et XVIIIe siècles, et de nombreux
ouvrages couvrent la période coloniale. Sur les plans diastratique
et diaphasique, tous les milieux et situations sont représentés,
à l'oral ou à l'écrit, par des discours officiels,
des conversations de la rue ou de la délinquance, par des
ouvrages encyclopédiques ou scientifiques traitant de médecine,
d'économie, d'agriculture ou de géographie.
Par suite, se pose la question de la présence de certaines
lexies, introduites dans un inventaire annoncé comme différentiel,
alors qu'elles sont connues des dictionnaires généraux,
serait-ce avec la mention "en Afrique" ou "français
d'Afrique". Pour l'auteur, l'introduction d'un terme dans ces
dictionnaires, suite parfois à la publication de l'IFA, n'exclut
pas qu'il puisse dans certains cas entrer dans un inventaire particulier.
Le débat porte en fait sur la conception du particularisme
: si des termes sont représentatifs d'une culture ou d'un
usage africain, ivoirien en l'occurrence, ils sont, à ce
titre, présents dans l'IFCI, le plus souvent avec un champ
lexico-sémantique différent du champ de référence.
Ils présentent alors, en sous-entrée, des dérivés
ou des composés qui relèvent de l'environnement spécifique.
Ainsi éléphant, générique, est
suivi des composés spécifiques éléphant
de forêt, éléphant des savanes, éléphant
nain, et des emprunts bron ou zéré,
décrits avec d'autant plus de précision que l'animal
est l'emblème officiel de la Côte d'Ivoire. La microstructure
est alors motivée par ces intersections linguistiques, quelquefois
référentielles, entre des mondes qui se rencontrent.
On peut encore noter, parmi d'autres exemples, caoutchouc
ou hévéa, liés à l'environnement
écologique, et la série hévéaculteur,
hévéaculture, hévéicole,
générée par l'importance locale du référent
; bouche, case, cérémonie, interrogatoire
du mort ou initiation, qui prennent en charge l'environnement
social et ethnique traditionnel ; boy, indigénat
(période coloniale, concernant autant la France que la
Côte d'Ivoire) ; indicateur de parking "jeune
qui indique une place de parking et surveille le véhicule"
(petits métiers de la culture au quotidien) ; ivoiricité
(problèmes sociopolitiques contemporains) ; hadj,
kabeir, islamologue (présence musulmane) ;
ou des termes techniques ("spéc.") qui peuvent
figurer dans des dictionnaires spécialisés (céphalophe,
hylochère, histoplasmose africaine), voire
dans des dictionnaires généraux (grue couronnée,
mentionnée par exemple par Petit Robert à titre
d'illustration, mais pas définie), mais typiques du contexte
écologique ivoirien, et à ce titre, plus courants
que dans l'usage de référence.
L'approche strictement différentielle se combine donc avec
la dimension socioculturelle et la "perspective prédictionnairique"
(p. LXXI) dans laquelle se place l'auteur. Les mots que l'on trouve
à la fois dans les dictionnaires généraux et
dans l'IFCI rétablissent alors le continuum qui disparaît
dans le traitement différentiel, puisque celui-ci "écrème
la totalité de la langue, faisant disparaître les convergences
complètes entre le topolecte étudié et le français
commun de référence" (p. LXIV).
Quant à la microstructure, elle comprend ce que propose
habituellement un dictionnaire, mais certains aménagements,
liés à la spécificité de l'entreprise,
méritent d'être mentionnés. Ainsi, les articles
concernant la flore et la faune proposent un intéressant
rapprochement des différentes appellations scientifiques,
en mentionnant le nom des identificateurs. Par exemple avodiré,
"arbre forestier de la famille des Méliacées
[…]", emprunté au nzima, est le terme spécifique
mais "assez courant dans l'usage" pour désigner
ce que trois botanistes désignent différemment, et
que l'IFCI présente ainsi (p. 67) : Thuraneanthus africana
[Wellw. et C. DC] Pellegr. = Guaera Africana Wellw. = Bingeria africana
A. Chev. En cernant un référent unique derrière
des dénominations scientifiques multiples, l'IFCI s'investit
d'une vocation didactique que ne prenaient pas en charge les inventaires
précédents.
Autre point intéressant, les marques d'usages sociolinguistiques
habituelles sont souvent complétées par des marques
d'appartenance à l'acrolecte, au mésolecte et/ou au
basilecte, le continuum étant parfois rendu par la mention
de deux niveaux : répare-pneu est "dispon., oral,
mésolecte, basilecte". Les sources des illustrations
(lycéen, étudiant, professeur, secrétaire,
vendeuse, etc.) constituent par ailleurs, pour les contextes oraux,
un intéressant complément d'information implicite
sur le statut diastratique donné explicitement par les marques
sociolinguistiques. Mais surtout, le croisement des aspects diastratiques
et diaphasiques révèle les subtilités sociolinguistiques
et montre, de ce point de vue, l'apport des approches interprétatives
par rapport au variationisme : autogare "gare routière"
("fréq., oral surtout, surtout peu ou non lettrés")
; cabiner "faire ses besoins" ("considéré
comme un euphémisme par les non ou peu lettrés. Plaisant
pour les autres") ; y a pas son deux ! "il
n'y en a pas deux comme cela, y a rien de tel !" ("fréq.,
oral surtout, basilecte, plaisant chez les intellectuels").
Les particularismes en effet ne sont pas simplement pris dans un
environnement naturel, mais aussi dans un environnement social,
et la description précise de l'un et de l'autre permet à
l'usager de l'inventaire d'apprécier l'usage du mot. Ce qui
est vrai en général l'est encore plus dans des pays
comme la Côte d'Ivoire, où les variétés
de français, revendiquées ou réprouvées,
affichent une valeur identitaire. Les diverses facettes de cet aspect
apparaissent donc dans la disposition microstructurelle et, mis
en abyme au sein de l'inventaire, l'article français est
révélateur, avec ses sous-entrées français
de Moussa, français des rues, français
populaire ivoirien, français-toubab, etc. On notera
encore, dans cet ordre d'idée, l'intérêt des
illustrations authentiques qui, mieux que des illustrations forgées,
donnent la mesure sémantique et sociale d'un mot. Tout cela
forme une microstructure riche dans laquelle l'illustration complète
la définition, et la source illustre les marques sociolinguistiques.
S'ajoutent, au besoin, comme le faisait déjà l'IFA
et les ouvrages qui lui ont succédé, des commentaires
linguistiques ou encyclopédiques, qui permettent de mieux
cerner un contexte plus général que ne fournit pas
une définition, et que les illustrations peuvent laisser
dans l'ombre.
D'un autre point de vue, l'auteur propose après les illustrations,
si nécessaire, des équivalences phrastiques entre
parenthèses. Ramenées à l'ampleur de l'inventaire,
elles sont en nombre restreint et limitées au basilecte,
par exemple pour content : Vieux* là, on content trop
(: nous aimons beaucoup le Président), ou cabinet poto-poto
: Si le bébé là*, il fait cabinet poto-poto
beaucoup, il va mort ( : si la diarrhée du bébé
continue, il va mourir). Il s'agit de paraphrases en français
standard, oserait-on dire de "traductions", qui montrent
que le discours ivoirien est parfois à la limite de l'intercompréhension,
et qu'il tendrait, sans les atteindre, vers des formes de créolisation.
Les atteindrait-il, il ne s'agirait plus d'un inventaire de lexique
français. Cela montre la difficulté qu'il y a à
placer une limite entre deux idiomes (un problème que se
posent les créolistes), au sein d'un "continuum dans
lequel ont été classées jusqu'à ce jour
des réalisations plus ou moins approximatives allant d'un
quasi sabir, jusqu'à des formes pidginisées voire
créolisées" (p. XLVIII).
Le temps et les espaces ivoiriens sont donc fidèlement représentés
dans l'IFCI, synthétisés dans les champs lexico-sémantiques
à la suite d'un "jeu de pistes et d'enquêtes"
(p. LXXXII), dont le résultat est enrichissant pour l'usager
de l'inventaire, enrichissant aussi, dans une perspective francophone,
pour le français, car la créativité, si elle
est spécifiquement ivoirienne en termes de désignation,
est française en termes de formation néologique. Et
en aucun cas, selon l'auteur, "cette collecte ne doit être
prise pour une simple nomenclature amusante d'expressions imagées"
(p. LXXXI) : les mots révèlent en effet toutes les
facettes, historiques, culturelles ou sociales de la Côte
d'Ivoire.
Certes, avec, aussi, ses différentes facettes linguistiques,
l'ouvrage peut être perçu comme "hétéroclite"
(p. LXXXI), à la fois dictionnaire d'encodage ou de décodage
selon que l'on est initié à l'un ou l'autre lecte
(ivoirien ou hexagonal), dictionnaire de mots ou dictionnaire encyclopédique.
Mais il a été montré ailleurs la nécessaire
complémentarité des descriptions lexicales et des
descriptions encyclopédiques. De ce point de vue, l'IFCI
répond au moins partiellement aux questions que posait le
regretté Daniel Baggioni en 1997 (dans Le corpus lexicographique,
Frey-Latin), concernant "une démarche onomasiologique
qui ferait ressembler notre étude à une encyclopédie
zoologique ou botanique". C'est pourtant dans cette voie
que s'est engagée Suzanne Lafage pendant 25 ans, en observant
les choses, en observant les mots, pour produire cet ouvrage lexiculturel
et aboutir, en amont ou en aval de l'IFCI, selon qu'on le rédige
ou qu'on le lit, à une connaissance encyclopédique
et à un panorama social de la Côte d'Ivoire. Le résultat
trahit un travail d'investigation immense, et pour cela, comme l'éléphant
emblématique qui figure sur la jaquette de l'ouvrage, le
volumineux travail de Suzanne Lafage inspire le respect.
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