Arob@se, vol.2, n. 2
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Copyright© Jean-Marie Volet 1998


 

Lecture, personnages romanesques et conquête de nouveaux espaces: Le cas d'Une si longue lettre de Mariama Bâ

Jean-Marie Volet -- The University of Western Australia, Australia


    L'espace occupé par le personnage de roman dépend du contexte dans lequel il a été assigné à résidence. L'article qui suit se propose d'explorer cette idée en examinant le texte tel qu'il nous est proposé par l'auteur et l'éditeur, mais aussi et surtout le texte tel qu'il est lu, fragmenté, intériorisé et mémorisé par le lecteur. Y a-t-il une relation entre l'espace "textuel" occupé par le personnage, l'importance que le lecteur lui accorde et l'empreinte qu'il laisse dans l'esprit de ce dernier alors que le temps de la lecture recule inexorablement vers des replis toujours plus lointains de la mémoire? Dans quelle mesure le personnage d'un roman va-t-il occuper l'espace d'un autre par le biais de l'intertextualité? Dans quelle mesure le personnage perd-il son statut de "personnel du roman"[1] pour devenir "le personnel" d'une idéologie ou d'une cause aux mains de la critique? Autant de questions qui restent à élucider et que nous examinerons en prenant pour appui Une si longue lettre[2], un roman de l'auteur sénégalaise Mariama Bâ.

    Comme le suggérait Barthes au début de S/Z[3], le "scriptible" a pour limite extérieure la lisibilité qui signale à l'auteur et au lecteur qu'un texte est prêt à la consommation. Commençons donc par délimiter l'espace "réel" dans lequel les personnages d'Une si longue lettre ont été immobilisés par Mariama Bâ. Une tâche d'apparence assez simple car il est facile de citer quelques chiffres: nous avons à faire à un petit volume de 132 pages comprenant un peu plus de 25 000 mots dont une proportion non négligeable concerne un nombre fini de personnages disséminés dans le texte au gré de la fantaisie de l'auteur. Un rapide compte des noms propres nous apprend qu'un certain Modou figure 86 fois dans le texte, suivit de Mawdo, 73 fois, Aïssatou, 56 fois, Binetou, 36, Nabou 40, Daba 28 et ainsi de suite jusqu'aux personnages ne figurant qu'une ou deux fois comme Awa ou Amy par exemple[4].

    Un décompte tel que celui-ci ne donne cependant qu'une idée très approximative de l'espace occupé par les personnages et ceci pour plusieurs raisons. Des personnes différentes peuvent porter le même nom comme c'est le cas d'Aïssatou et de Nabou qui désignent l'une et l'autre une femme d'âge mûr et une jeune femme. Le cas inverse se présente aussi: Ibrahima et Iba ne font qu'un, tout comme Ramatoulaye et Rama. Ensuite, on ne connaît jamais tous les personnages d'un roman par leurs noms et les pronoms viennent brouiller les cartes. Par exemple, le nom "Ramatoulaye" apparaît tout au plus une dizaine de fois dans le roman mais ce personnage assume le rôle de narratrice et se cache derrière une très grande partie des 541 "je/j'" que l'ordinateur a relevé dans le texte.

    Le personnage se cache aussi derrière l'anonymat d'un nombre considérable de mention des mots "femmes" (un mot relevé 102 fois), d'"hommes" (68), de "mère(s)" (77), de "pères" (25), de "frères" (20), de "soeurs" (17), de "médecins" (19), de "voisins(es)" (10), de "secrétaires" (3), d'"institutrices" (3) etc. Comme le soulignait Philippe Hamon dans son analyse de Zola, le personnage n'est ni "réductible à la seule apparition textuelle d'un nom propre", ni, ajoutait-il, facile à identifier à l'aide de "tel ou tel mot, telle ou telle figure, tel ou tel trope"[5] .

    L'espace revendiqué par le personnage au détriment de tout ce qui l'entoure va bien au-delà des occurrences et des récurrences. L'incipit d'Une si longue lettre (comme l'exemple fournit par Hamon dont nous nous sommes inspiré[6]) montre l'étendue de l'espace réservé aux personnages dès les premières lignes du roman.

Aïssatou, j' ai reçu ton mot. En guise de réponse, j'ouvre ce cahier, point d'appui dans mon désarroi. Notre longue pratique m'a enseigné que la confidence noie la douleur. [...] Je t'invoque. Le passé renaît avec son cortège d'émotions. Je ferme les yeux. Flux et reflux de sensations: chaleur et éblouissement, les feux de bois; délice dans notre bouche gourmande, la mangue verte pimentée, mordue à tour de rôle.. [...] (p.7)[souligné par mes soins]

    Cette citation est intéressante dans la mesure où elle montre qu'un effet de personnage peut non seulement naître de la mention d'un nom propre (par exemple Aïssatou), d'un nom commun associé aux attributs stéréotypiques du personnage (bouche, yeux), d'un pronom (je, il), d'un adjectif possessif (ton, mon), d'un verbe (invoque, ferme), mais encore, comme pour souligner les propos de Hamon, qu'il peut aussi avoir pour origine une ellipse ("Flux et reflux de sensations: chaleur et éblouissement") ou une expression qui fait naître non seulement un effet de personnage mais aussi un effet de situation qui lui est attaché de manière indissociable ("à tour de rôle").

    On pourrait presque suggérer que le personnage donne l'impression d'occuper tout l'espace du roman au détriment de ce qui l'entoure, ne laissant aux objets et au reste de la création qu'un rôle mineur destiné à souligner son hégémonie ou à créer ce que Barthes appelait un effet de réel : dans l'esprit - et aussi la mémoire du lecteur, l'image de "la mangue verte pimentée" dont il est question plus haut a tôt fait de céder sa place à celle de la narratrice entourée d'un groupe de jeune filles primesautières qu'on a l'impression de connaître alors que le texte ne nous en dit rien.

    Les travaux présentés à Nice en 1994 lors d'un colloque sur le thème du personnage littéraire[7] témoignent des mille et une manières dont le personnage impose sa loi au roman au niveau de l'écriture, de moins en moins au titre de simple "code" et de plus en plus comme l'expression d'un pouvoir diffus qui habite d'abord l'esprit de l'auteur avant d'émigrer en direction du lecteur où il produit certains "effets" par l'intermédiaire du texte. Il n'en reste pas moins que les éléments constitutifs de l'espace occupé par les personnages restent fermement associés à l'illusion qu'ils appartiennent au texte écrit plutôt qu'au texte lu. Il y a une vingtaine d'années, Hamon citant Todorov parlait du personnage en terme de "forme vide que viennent remplir les différents prédicats"[8]. On pourrait suggérer que cette idée est restée très vivace et qu'on en retrouve la trace partout, jusque chez certains auteurs "postmodernes" trop appliqués à ne pas remplir les "espaces personnages" de manière conventionnelle pour ne pas souligner un pouvoir hégémonique dont ils ont paradoxalement de la peine à se défaire de sorte qu'ils en reconnaissent tacitement l'existence. Dès lors pour simplifier, on pourrait suggérer qu'aux yeux du monde littéraire tel qu'il se présente à la fin des années 90, le personnage se construit progressivement au gré des pages et le lecteur qui ne sait rien d'X ou d'Y au début du roman finit par en avoir une image plus ou moins détaillée à la fin du livre. Cette approche a pour corollaire l'impression que la somme des détails puisés dans le texte en cours de lecture détermine l'image du personnage tel qu'il est conservé dans la mémoire du lecteur une fois la dernière page du livre tournée.

    Cette congruence des données textuelles et de l'espace occupé par le personnage dans la mémoire du lecteur, pour populaire qu'elle soit, ne nous semble faire justice ni au pouvoir évocateur du texte, ni à la flexibilité de la mémoire, ni au rôle joué par le lecteur dans l'aventure lectorale. Lire ne signifie pas remplir un espace vide ou coloniser une terra nullius, mais réorganiser un espace existant déjà à l'orée de la lecture et suivre de manière plus ou moins fidèle les directives proposées par le texte. On ne reviendra pas ici sur le rôle crucial joué par le paratexte et l'épitexte[9] dans une pré-formulation de l'espace dans lequel on va pénétrer lorsqu'on saisi un roman, mais même si, de manière bien invraisemblable, l'on devait entrer dans un roman sans aucun signe annonciateur, on ne pourrait quand même pas limiter la lecture aux données textuelles.

    Prenons par exemple le premier mot du roman de Mariama Bâ : "Aïssatou". Le simple fait de donner un sens à ces huit lettres regroupée en un nom s'appuie sur mille choses qui ne sont pas mentionnées dans un texte qui, à ce point précis de la lecture se limite encore à un seul mot. C'est hors du texte que nous puisons les informations nécessaires à formuler un certain nombre d'hypothèses. Un lecteur donné pensera peut-être qu'Aïssatou est une femme et qu'elle est probablement africaine (à cause de son nom), qu'elle sait lire (vu qu'on s'adresse à elle par écrit), qu'elle est vêtue d'un pagne de couleurs vives (car les Africaines s'habillent souvent comme ça), qu'elle habite en Afrique (vu qu'il s'agit d'un roman africain) qu'elle a des enfants et un mari (car l'Africaine stéréotypique est mère et épouse), qu'elle est jeune et jolie (car on prend toujours ses désirs pour des réalités) etc...

    Certes, l'image que nous avons d'elle dans ces premiers moments peut s'avérer très différente de celle qui résultera des réarrangements de "l'espace Aïssatou" proposés par le texte, entre autres que deux femmes partagent cet espace dans le roman. Mais quelles que soient les caractéristiques acquises par ces deux personnages au cours du roman, elles ne resteront, chacune à leur manière, qu'une variation de l'image prototypique qui s'imposait au début de la lecture et dont le roman n'a fait que modifier le contour avec plus ou moins de succès au fil des pages. Lire ne signifie pas construire mais réorganiser des espaces déjà peuplés de figures éparses et souvent contradictoires, réduire le champ des possibles, traquer la différence et le singulier afin de peaufiner une image générale englobant l'altérité dans tous ses possibles.

    Cette vision de la lecture ne va pas sans influencer la manière dont on peut imaginer le rôle de la mémoire non seulement en cours de lecture mais aussi une fois que le livre est retourné à son étagère. Plutôt que d'envisager le personnage comme un amoncellement de données patiemment recueillies au fil des pages et sagement assemblées en un tout plus ou moins cohérent, c'est-à-dire le sacrifier au principe du "lisible" que mentionnait Barthes au début de S/Z, il est possible de considérer la lecture comme une démarche relevant plutôt du "scriptible" et de prendre pour axiome l'idée que le personnage participe d'un réajustement permanent de données stéréotypiques qui échappe d'ailleurs en partie au programme de "restructurations" proposé par le texte. Le réajustement de l'espace octroyé aux personnages ne suit souvent que de manière très fragmentaire les jalons posés par l'auteur et se trouve souvent influencé par une intertextualité de tous les instants qui conduit le lecteur à privilégier tel trait où à ignorer tel autre, parfois inconsciemment mais toujours de manière personnelle. Si le personnage est prisonnier du texte dans sa forme écrite, la lecture le libère et lui permet de réapparaître au gré des associations faites par le lecteur, pendant et au-delà de la lecture. Cela influence non seulement la lecture du livre qu'on est en train de lire, mais aussi le souvenir de ceux qui ont déjà été lus.

    Pour quelle raison le personnage d'Aïssatou se fondait-il progressivement dans la masse informe des héroïnes de roman dont la singularité m'échappe alors que l'épisode au cours duquel elle offre une voiture à la narratrice survivait pendant plus de quatre ans dans les recoins de notre mémoire, parfaitement conservé? Pourquoi, le même épisode n'a-t-il laissé aucune trace dans la mémoire d'une collègue avec qui je parlais du roman et pourquoi a-t-il suscité une vague référence à un autre ouvrage (un roman d'Ama Ata Aïdo qui mentionnerait une situation semblable) lorsque j'en parlais avec une autre personne? Pour paraphraser un cliché, le Personnage, c'est ce qui reste lorsqu'on a tout oublié de la singularité des personnages; c'est ce stock d'idées reçues plus ou moins bien digérées qui nous permettent de nous retrouver en terrain connu au coeur même de l'inconnu car dans les limites de l'espace littéraire, la différence n'est jamais essentielle; elle reste toujours anecdotique.

    Il serait intéressant de savoir dans quelle mesure l'espace occupé par les personnages d'Une si longue lettre est dominé par des éléments stéréotypiques importé dans l'univers romanesque par le lecteur et dans quelle mesure les données textuelles relatives aux personnages modifient des schémas existants; dans quelle mesure les réajustements draconiens exigés par le texte ou suggéré par l'intertextualité ne touchent en fin de compte qu'un nombre limité d'aspects particuliers qui n'affectent que de manière très marginale les préconceptions lectorales. Une étude approfondie de la question reste à faire mais quelques considérations basées sur les observations de quelques collègues ayant lu Une si longue lettre au cours de ces dernières années proposent quelques jalons. Quatre personnes (y compris le signataire de cet article) ayant dû lire le livre à des fins d'enseignement il nous a semblé intéressant de comparer l'espace occupé par les personnages dans la mémoire de chacune d'autant plus que la dernière lecture de chacune d'entre elles remonte respectivement à une semaine, un, deux, et trois ans. On se rendra compte des résultats d'ensemble dans le tableau ci-joint[10]. Notons d'emblée que les résultats présentés ci-dessous n'ont rien de "scientifique" et que rien ne nous dit qu'ils sont représentatifs du "Professeur-moyen-enseignant-Mariama-Bâ". Cependant, bien qu'il existe différents styles de lecteurs, différentes manières de lire et différentes lectures, ce qui rend toute comparaison aléatoire, il nous semble que plusieurs éléments valent la peine d'être relevés.

    Tout d'abord, et ce fut une surprise pour nous, "l'espace personnage" associé au livre ne semble pas foncièrement différent chez la lectrice qui venait d'achever sa lecture [L1] et chez celles qui avaient lu le livre une ou plusieurs années auparavant ([L2] [L3] [L4]), du moins au premier coup d'oeil. [L1][L2] et [L3] mentionnent une vingtaine de personnages chacune alors que [L4] en mentionne 12. Si l'on concentre son attention sur les personnages qui réapparaissent de manière répétée dans le roman, ils sont tous là chez tout le monde, à une ou deux exceptions près, même si, comme on peut s'y attendre ce qui les distingue des autres va en s'estompant, à commencer par leur nom qui est déformé (Mobou pour Modou; Binéka pour Binetou) ou franchement oublié. Les personnages secondaires offrent un tableau non moins intéressant. Alors qu'ils semblent avoir déserté la mémoire de [L1] qui vient pourtant à peine de tourner la dernière page du livre, ils semblent s'imposer avec assurance à [L3] qui ne l'a pas touché depuis deux ans. Ce résultat est peut-être moins surprenant qu'il n'y paraît si l'on émet l'hypothèse que l'attention portée aux personnages principaux pourrait avoir conduit [L1] à considérer les personnages restant en marge de l'action comme un simple "personnel anonyme" ramené au rang d'objets et victime comme eux des rigueurs de la mémoire immédiate. Pressée d'extraire au moins un personnage, de cet immense espace surpeuplé de figures invisibles, [L1] propose d'un ton mal assuré "des servantes?", s'empressant d'ajouter: "mais en fait je ne sais pas si il y a des servantes dans ce livre ou si je puise cette idée dans ce que je sais de l'Afrique."

    La remarque faite par [L3] au moment où elle se rappelle que Ramatoulaye était institutrice semble être similaire même si elle l'a conduit à affirmer la présence d'un personnage au lieu de douter de son existence dans le roman. "Des enfants?" dit-elle pensant à haute voix, "oui, il y avait les enfants de l'école où elle travaille et puis aussi les étudiantes de l'École Normale, quand elle était jeune". Et c'est sans doute une association semblable qui conduit [L2] à mentionner (à tort) un infirmier ou une infirmière qui est censé(e) se trouver à l'hôpital lorsque Ramatoulaye y arrive au début du roman.

    Il est aussi intéressant de remarquer le caractère limité des détails glanés par le lecteur au sujet des personnages. Si l'on mentionne une fois de plus Aïssatou, [L1] qui en fait pourtant LE personnage du roman qu'elle vient de lire, ne relève que quelques traits qui pourraient être ceux de mille autres femmes : elle est de la caste des bijoutiers, sa belle mère pense qu'elle n'est pas digne de son fils, elle est divorcée, a trois fils, a repris ses études après son divorce, vit à l'étranger; elle est moderne, libérale et refuse la polygamie. Le souvenir de [L4] vieux pourtant de trois ans n'est guère différent: Aïssatou est "bijoutière", elle a des enfants, elle a quitté son mari et elle a divorcé, elle n'habite plus en Afrique, elle est généreuse et elle est l'amie de Ramatoulaye.

    Il est possible que les résultats mentionnés ci-dessus relèvent du singulier davantage que de la règle mais cela n'enlève rien à leur intérêt qui est, à mon sens, de suggérer que la construction d'un espace personnage par le lecteur pendant la lecture, et son actualisation au delà de la lecture, ne correspond pas à l'idée qu'on s'en fait généralement. De fait, la perception du personnage semble précéder la lecture et la prolonger. Dans ce contexte, lire revient à coder l'écart à la norme plutôt que la norme elle-même. En d'autres termes, on pourrait imaginer que le personnage de roman est constitué de deux espaces qui se superposent. Le premier, dont l'origine précède la lecture et lui survit légèrement modifié, trace les contours d'un personnage type faisant la synthèse de tous les possibles. Le second, produit de la lecture, propose un certain nombre de restrictions ponctuelles au personnage "intertextuel" occupant le premier espace. Il ne fait pas de doute que le second espace laisse une empreinte sur le premier, mais cette dernière est d'autant plus fragmentaire que ce que la lecture accumule en fait de détails délimitant l'espace qui sépare le personnage du personnage type, la mémoire l'élimine progressivement. Dès lors le lecteur se retrouve avec l'image du second dont la dimension stéréotypique a regagné tous ses droits, même si le personnage rencontré au début de la lecture du roman n'est plus tout à fait - ou plus du tout - la même que celle qui se fond dans les brumes du souvenir lointain, un mois, quatre ou dix ans après la lecture. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la complexité de l'espace occupé par personnage de roman et ses caractéristiques semble relever davantage du lecteur que du roman, du premier espace que du second.

    Une des conséquences de ce phénomène, c'est de permettre au lecteur - et au critique sur lequel nous aimerions nous pencher maintenant - de pouvoir en toute impunité - et souvent sans même qu'il ne s'en rende compte - arracher un personnage à son environnement romanesque pour le transplanter dans le milieu de son choix en insistant sur l'écart à la norme qui détermine son originalité ou, au contraire, en soulignant sa dimension typique . La manière dont Aïssatou et le reste des personnages d'Une si longue lettre ont été assemblés dans l'espace stérile de longues listes pour les besoins de cette étude, n'est qu'un cas parmi d'autres Les cinq articles sur Mariama Bâ que nous mentionnons ci-dessous le montrent aussi chacun à sa manière. Ils remodèlent l'espace occupé par les personnages d'Une si longue lettre en fonction des besoins de la démonstration entreprise par le critique.

    L'article de Jaccard[11], par exemple, est particulièrement intéressant dans la mesure où il illustre le cas du personnage ramené corps et âme aux dimensions du personnage type. Les sept personnages auxquels il est fait allusion appartiennent tous au premier espace. Ils ont complètement perdu les traits caractéristiques qui les différencient du personnage stéréotypique que l'on trouve en deçà et au-delà du roman. Ramatoulaye, Aïssatou et leurs proches ne sont plus les personnages in situ dont le roman s'attache à souligner l'individualité. Les personnages ont perdu jusqu'à leur nom et sont appelés à comparaître au banc de la critique au titre de "personnages types", transplantés dans un nouvel environnement dont le rapport avec l'ancien n'est qu'accidentel. "La narratrice [qui] confie ses déboires conjugaux à une amie intime" (p.171)[souligné par mes soins] n'a pas le profil de Ramatoulaye-du-roman partageant sa peine avec Aïssatou mais celui de la femme-comme-mille-autres-qui-préoccupe-la-critique confie ses déboires conjugaux à une-amie-intime-comme-mille-autres .... Cette typification du personnage se retrouve d'ailleurs dans la suite de la phrase: "institutrice - bonne épouse, bonne mère et bonne musulmane- se voit abandonner par son mari qui prend pour deuxième épouse la propre amie de sa fille aînée."(p.171). [souligné par mes soins].

    Pour Obioma,[12] dont l'article a pour but de libérer le personnage féminin des stéréotypes négatifs dans lesquels il a été enfermé, une étude détaillée d'Aïssatou et de Ramatoulaye, dans ce qu'elles ont de singulier et de commun, occupe la meilleure partie de l'espace octroyé aux personnages. Les autres ne sont là qu'à titre de comparses soulignant ou contrastant au besoin telle ou telle attitude des deux personnages principaux. L'article de Plant[13] réduit encore davantage le champ des personnages en augmentant encore l'espace octroyé à Ramatoulaye. L'auteur entend montrer qu'en marge des stéréotypes se dessine une Africaine mythique dont on peut retrouver, suggère-t-elle, la trace dans l'oeuvre de Mariama Bâ et dans le personnage de Ramatoulaye en particulier. Élevée au rang d'"archetipal womanist"(p.104), Ramatoulaye domine tout l'espace - à défaut de l'occuper dans son entier - et les autres personnages ne sont là que pour souligner son emprise sur le monde dans lequel elle vit en dépit du discours patriarcal. Pour Ojo-Ade[14], la démarche est différente. Aiguillonné par l'idée que les personnages masculins ont été présentés, dit-il, dans ce qu'ils avaient de plus négatifs, il appelle à la barre une kyrielle de personnages qu'il examine et interroge en soulignant avec des effets de manches l'importance de certains d'entre eux étant passés plus ou moins inaperçus aux yeux du reste de la critique. Un seul exemple, le rôle mineur joué par Dieng est gonflé au maximum et il devient "of the utmost importance in understanding the narrator's character"(p.81). L'article de Larrier[15] se distingue des autres dans le sens où il propose d'analyser les "structures narratives' du discours d'Une si longue lettre et bien que l'on soit loin de l'étude grémasienne où le personnage eût été ramené aux dimension d'un simple "actant" au service de l'univers épistolaire de Mariama Bâ, l'espace octroyé à Ramatoulaye se trouve associé à la mécanique textuelle plutôt qu'à l'histoire.

    La réorganisation de l'espace occupé par les personnages d'un roman en fonction des besoins du critique fait partie des conventions. Plus encore que le lecteur, le critique est obligé de choisir et ses choix déterminent l'importance et la fonction des personnages dans le nouvel univers où ils sont transplantés. On verra dans le tableau[16] récapitulatif ci-joint que ce sont surtout les personnages principaux qui sont récupérés par la critique, mais tout comme une simple liste de personnages n'offre qu'une idée très approximative de l'espace occupé par chacun d'eux, une énumération des personnages mentionnés par le critique ne permet pas de savoir quel espace occupe chacun d'eux dans l'économie de l'article. Le critique redistribue les rôles et modifie leur importance à sa guise. Tel personnage élevé au rang de "star witness" gagne en importance alors que tel autre pourtant important dans le roman est ramené au rang de simple comparse.

    La lecture fait exploser l'espace occupé par le texte écrit. Le personnage littéraire participe de tout ce qui a été dit, et aussi de ce qui reste à dire car son espace est étroitement lié à la notion de temps, de programme et de perception individuelle. L'âme du personnage romanesque se trouve dans la lecture mais, paradoxalement, elle se trouve aussi en marge du lisible. C'est le caractère éminemment scriptible du personnage dont presque tout reste à dire lorsque l'auteur l'abandonne au lecteur et au critique qui fait sa popularité et lui garantit un avenir éternel.

 

Notes

[1] Philippe Hamon. Le Personnel du roman Genève: Droz, 1983.

[2] Cf. le tableau ci-dessous.

Tableau 1
Personnages du roman et nombre de fois où ils sont mentionnés dans le texte

DÉSIGNÉS PAR UN NOM PROPRE

DÉSIGNÉS PAR UN NOM COMMUN

541 Je/j'

102 femme(s) 68 homme(s)

86 Modou

77 mère(s) belle(s)-mère(s)

73 Mawdo

53 fille(s) fillette(s)

56 Aïssatou (2)

49 enfants

40 Nabou (2)

26 fils petit(s)-fils

39 Daouda Dieng

26 épouse(s) co-épouse(s)

36 Binetou

25 père(s)

28 Daba

23 amie(s)

21 Jacqueline

19 médecin(s)

20 Farmata

17 soeur(s) belle(s)-soeur(s)

19 Tamsir

12 griot(e)(s)

19 Ibrahima (Iba)

10 voisin(e)(s)

15 Dame Belle-mère

9 professeur(s)

13 Ousmane

8 parents

12 Rama

8 individu(s)

9 Malick

6 visiteur(s)

9 Imam

6 gens

7 Samba Diack

6 cousin(e)(s)

6 Alioune

6 compagnon(s)

3 Yacine

5 garçon(net)(s)

3 Oumar

5 connaissances

3 Fatim

4 gosse(s)

3 Dieynaba

4 copain(s) copine(s)

3 Arame

3 pêcheur(s)

3 Aminata

3 institutrice(s)

2 Awa

3 inconnu(e)(s)

1 Jean-Claude

3 conducteur(s)

1 Amy

3 bonne(s)


2 secrétaire(s)


2 marabout(s)


2 marabout(s)


2 huissier(s)


2 docteur(s)


2 bébé(s)


2 bambin(s)


1 vieillard


1 proviseur


1 muezzin


1 gamin


1 commerçant(e)


1 accouchée

(2) signifie que deux personnages portent ce nom

 

[3] Roland Barthes.. "S/Z" (1970). In Oeuvres complètes. (Eric Marty, Ed.).Tome 2. Paris: Seuil, 1994.

[4] Pour un survol de tous les personnages du roman, consulter le Tableau 1.

[5] Hamon, pp. 19-20. On peut aussi citer un passage d'un article de Larrier cité plus loin: "The narratrice addresses her destinataire directely: sometimes by name - "Aïssatou" [...]; or "Aïssatou mon amie" [...]; or simply "mon amie" [...]; "ma meilleure amie", "ma soeur"; most often, though, using the second person singular pronoun [...]". Renée Larrier. "Correspondance et création littéraire: Mariama Bâ's Une si longue lettre" The French Review 64-5 (1991), 750.

[6] Hamon, p.19-20.

[7] Voir par exemple les actes du colloque international Le personnage romanesque qui s'est tenu à Nice en Avril 1994.

[8] Hamon, p.21.

[9] Souligné par Genette.

[10] Pour un survol de tous les personnages mentionnés par les lectrices, consulter le Tableau ci-dessous:

Tableau 2
Personnages retenus et mentionnés par les lectrices

PERSONNAGES


L1

L2

L3

L4

Ramatoulaye

[*]

*

[*]

*

Aïssatou

*

*

[*]

*

Mawdo

*

*

[*]

*

Modou

*

*

*

*

Binetou

*

*

[*]

[*]

Nabou

*

*



Daba

*

*

[*]

[*]

Tamsir

*

[*]

[*]

[*]

Daouda Dieng

[*]

[*]

[*]


Dame Belle-mère

*

*

*


mère de Rama

[*]


[*]


soeurs du mari de R.

[*]




la petite Aïssatou

[*]

*

[*]


2 jumelles

[*]

[*]

[*]


1 fille de R

[*]




l'Imam

*

*

*

*

1 homme

[*]


[*]


gens à l'enterrement

[*]

[*]

[*]


servantes

[*]




amant d'Aïssatou

[*]




1 enfant


[*]


[*]

Mère de Mawdo

[*]

[*]


[*]

épouse de Daouda


[*]



jeunes gens boîte de nuit


[*]



infirmière


[*]



Caroline

[+]




épouses de Tamsir



[*]


mari de Daba



[*]

[*]

étudiantes de l'EN



[*]


enfants à l'école



[*]


père de Rama



[*]


soupirants de R




[*]

L1 = Lectrice ayant lu l'ouvrage récemment

L2 = Lectrice ayant lu l'ouvrage l'an dernier

L3 = Lectrice ayant lu l'ouvrage il y a deux ans

L4 = Lectrice ayant lu l'ouvrage il y a trois ans

* = personnage mentionné par son nom

[*] = personnage mentionné à l'aide d'une périphrase

[+] = personnage "inventé" par la lectrice

 

[11] Anny-Claire Jaccard. "Les visages de l'islam chez Mariama Bâ et chez Aminata Sow Fall". Nouvelles du Sud 7 (1987), 19-21.

[12] Obioma Nnaemeka. "Mariama Bâ: Parallels, Convergence, and Interior Spaces". Feminist Issues 10-1 (1990), 13-36.

[13] Deborah G. Plant. "Mythic Dimension in the Novels of Mariama Bâ". Research in African Literatures 27-2 (1996), 102-111.

[14] Femi Ojo-Ade. "Still a Victim? Mariama Bâ's Une si longue lettre". African Literature Today 12 (1982), 71-87.

[15] Larrier. "Correspondance..." 747-753.

[16] Pour un survol des personnages mentionnés par les critiques, consulter le Tableau ci-dessous.

Tableau 3
Personnages discutés par les critiques dans leur analyse.

 

PERSONNAGES

Ojo-Ade

 

(82)

Jaccard

 

(87)

Obisma

 

(90)

Larrier

 

(91)

Plant

 

(96)

541 Je/j'

*

*

*

*

*

86 Modou

*

(*)

*

*

*

73 Mawdo

*


*

*

*

56 Aïssatou (2)

*

(*)

*

*

*

40 Nabou (2)

*


*

*

*

39 Daouda Dieng

*


*

*

*

36 Binetou

*

(*)

*

*

*

28 Daba

*

(*)

*

*

*

21 Jacqueline

*



*

*

20 Farmata





*

19 Tamsir

*

(*)


*

*

19 Ibrahima (Iba)






15 Dame Belle-mère






13 Ousmane






12 Ramatoulaye

*

(*)

*

*

*

9 Malick






9 Imam


(*)


*


7 Samba Diack

*



*


6 Alioune






3 Yacine






3 Oumar






3 Fatim






3 Dieynaba






3 Arame






3 Aminata






2 Awa






1 Jean-Claude






1 Amy






* = personnage mentionné par son nom

(*) = personnage mentionné à l'aide d'une périphrase

 

 

Bibliographie

Barthes, Roland. S/Z (1970). In Oeuvres complètes. (Eric Marty, Ed.). Tome 2. Paris: Seuil, 1994.

Hamon, Philippe. Le Personnel du roman Genève: Droz, 1983.

Jaccard, Anny-Claire. "Les visages de l'islam chez Mariama Bâ et chez Aminata Sow Fall". Nouvelles du Sud 7 (1987), 19-21.

Larrier, Renée. "Correspondance et création littéraire: Mariama Bâ's Une si longue lettre" The French Review 64-5 (1991), 745-753.

Nnaemeka, Obioma. "Mariama bâ: Parallels, Convergence, and Interior Spaces". Feminist Issues 10-1 (1990), 13-36.

Ojo-Ade, Femi. "Still a Victim? Mariama Bâ's Une si longue lettre". African Literature Today 12 (1982), 71-87.

Plant, Deborah G. "Mythic Dimension in the Novels of Mariama Bâ". Research in African Literatures 27-2 (1996), 102-111.

 


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