Arob@se, vol.2, n. 1
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Copyright© Georges-Claude Guilbert 1997


Justifications d'un genre à part: l'autobiographie d'acteur

Georges-Claude Guilbert, Université de Rouen, France


Autobiography is now as common as adultery, and hardly less reprehensible.[1]

 

   Dans les années 60, les autobiographies d'acteurs ont commencé à se multiplier dans les vitrines des librairies. La pratique s'est graduellement développée, jusqu'à devenir dans les années 80 presque systématique. Dans les années 90, toute personne célèbre dans quelque domaine que ce soit, sportif, chanteur, ou tueur en série, se voit offrir par les éditeurs la possibilité de publier la sienne; mais à en juger d'après les listes de best-sellers, ce sont les efforts autobiographiques des comédiens qui demeurent les plus rentables. De fait, les librairies regorgent aujourd'hui d'autobiographies d'acteurs. La majorité doivent leur relative lisibilité à des nègres. Philippe Lejeune s'attachant à "l'autobiographie de ceux qui n'écrivent pas" évoque "la vogue (...) des autobiographies au magnétophone des gens du peuple"[2]; on peut y assimiler nombre d'acteurs, qui sans être analphabètes ne maîtrisent pas nécessairement le minimum d'aptitudes de littérateur si ce n'est de littéraire requis pour se lancer seul dans l'aventure. Ils en appellent alors aux services d'un coutumier de la plume, généralement un journaliste, dont ils reconnaissent parfois la "collaboration" en couverture. Mais certains ouvrages sont réellement le produit des efforts scripturaires de grands noms du box-office. Certains même révèlent un authentique talent d'écrivain, comme cela a été le cas pour Dirk Bogarde (sept excellents volumes autobiographiques) ou dans une moindre mesure Simone Signoret. Dans le cas de Peter Ustinov, l'autobiographie n'a fait que confirmer un talent littéraire déjà démontré dans des oeuvres de fiction préalables. Bogarde et Signoret ont attendu avant de se pencher sur leur passé d'avoir quelque six décennies derrière eux, Gloria Swanson a quatre vingt ans quand elle publie son livre, mais les bilans de leurs congénères sont fréquemment entrepris à un âge sans cesse moins avancé. Evelyn Waugh ne disait-il pas pourtant que "ce n'est que lorsque l'on a perdu toute curiosité quant à l'avenir que l'on a atteint l'âge d'écrire une autobiographie"[3]? Je ne crois pas nécessairement que toute personne âgée, comme semble l'imaginer Waugh, ne soit plus curieuse de l'avenir (David Niven se moque de cette phrase dans l'introduction à The Moon's a Balloon), mais, ceci mis à part, Waugh ne prévoyait pas le spectaculaire accroissement de la toute puissance des lois du marché dans le monde de l'édition. Peter Phelps n'est âgé que de trente-trois ans quand il publie Sex Without Madonna. "Comment appeler ceci?", se demande-t-il. "Ce n'est pas une autobiographie, parce que je ne suis ni assez vieux, ni assez célèbre, et n'ai pas bénéficié de suffisamment de couvertures de magazines trash pour mériter l'appellation"[4]. Malgré tout le Australian Oxford Dictionary le pousse à reconnaître qu'il s'agit effectivement d'une autobiographie, avoue-t-il.

   Cependant, l'appât du gain ne saurait à lui seul expliquer pourquoi tant d'acteurs acceptent de publier leurs souvenirs. En effet, quantité d'entre eux jouissent déjà d'une fortune considérable au moment où ils se laissent convaincre --il semblerait que dans la majorité des cas l'éditeur occupe la position du demandeur-- ou décident spontanément de s'y adonner. Certes, il serait aisé d'imaginer cyniquement que ceux-ci partent du principe que l'on ne gagne jamais trop d'argent, et de ne pas s'interroger plus avant sur les motivations des uns et des autres. Mais comment alors comprendre que certains choisissent par ailleurs de tourner ou de jouer pour un salaire modéré quand un projet cinématographique ou théâtral les séduit?

   Certaines autobiographies d'acteurs se lisent avec délectation, d'autres avec irritation. Selon l'adage de Hilaire Belloc, "il en est de l'autobiographie comme de l'omelette, il n'y a rien entre l'admirable et l'intolérable"[5]. Ceci est plus vrai encore des autobiographies d'acteurs. Naturellement, elles sont destinées en priorité aux admirateurs des signataires, quand ce n'est aux "fans", qui presque par définition pourraient être considérés comme manquant de sens critique. De surcroît, il ne saurait être légitime de reprocher à des acteurs de ne pas remplir des obligations stylistiques. Ce n'est donc pas en fonction de qualités ou de défauts littéraires que l'on jugera en général une autobiographie d'acteur, mais plutôt selon les critères suivants: vraisemblance de la sincérité annoncée, quantité de détails particulièrement intimes, et surtout habileté plus ou moins développée à masquer un ego hypertrophié sous une apparente modestie attachante. Ernest Renan estime dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse que "s'imaginer que les menus détails de sa propre vie valent la peine d'être fixés, c'est donner la preuve d'une bien mesquine vanité"[6]. Jean-Philippe Miraux commente ces propos et détaille la position de Renan, qui conçoit que l'autobiographie n'échappe au ridicule que si elle permet à l'autobiographe de dépasser "l'individu réel pour édifier un moi imaginaire susceptible de procurer sinon un modèle du moins un exemple à l'humanité"[7].

   Or que fait l'acteur qui narre ses expériences, si ce n'est se livrer à la fois à une entreprise vaniteuse et à l'élaboration d'un moi imaginaire, qui fonctionne comme modèle pour certains lecteurs, comme exemple pour d'autres? Ainsi que toute création destinée à autrui, mais davantage encore, toute autobiographie nécessite une part de vanité. Peter Ustinov le reconnaît avec humour en intitulant son autobiographie Dear Me. Renan se donne bonne conscience, il suppose que les méditations --théologiques par exemple-- que lui occasionne l'examen de son propre parcours, participeront à l'édification de ses lecteurs. Il n'en reste pas moins qu'il parle de lui, comme tout écrivain en général, et comme tout autobiographe en particulier. L'acteur n'échappe pas à cette règle. Ceci est à rapprocher de la question si fréquemment débattue de l'exhibitionnisme: quel romancier n'exhibe pas, à différents degrés, ses désirs ou ses phobies les plus intimes? Quel acteur ne se met pas à nu, tout dissimulé soit-il derrière un personnage? Liv Ullman admet dans sa préface: "Ironiquement, ma profession exige une exhibition quotidienne du corps, du visage, des émotions. Et pourtant, j'ai peur maintenant de me dévoiler"[8]. Quand il publie son autobiographie, l'acteur crée un moi imaginaire, naturellement, comme tout autre type d'autobiographe. Lejeune s'interroge dans Le pacte autobiographique et dans Je est un autre sur les liens entre fiction et autobiographie. Lorsqu'il écrit que "chaque année, des centaines d'autobiographies candidement écrites ``à la première personne'' inondent le marché"[9], et plus loin qu'aujourd'hui "tant de textes de fictions [sont] d'emblée offerts aux lecteurs dans le cadre d'un espace autobiographique"[10], on croirait qu'il pense en particulier aux autobiographies d'acteurs. Comment ce moi imaginaire ainsi créé sert-il d'exemple ou même de modèle au lecteur? Le plus simplement du monde, il conforte généralement l'admirateur modéré dans ses préjugés favorables envers l'acteur, il fournit matière à fantasme et identification sans cesse croissante au fan idolâtre. Il est notoire que de nombreux étudiants en art dramatique se délectent de tels textes, y puisant quelque encouragement quant aux merveilles que l'avenir leur réserve. Car les passages les plus prisés des autobiographies d'acteurs, semble-t-il, sont ceux qui décrivent les années de souffrance et d'attente, de frustration et de déception qui précèdent l'accession à la célébrité.

   Comme l'écrit Miraux, "à un moment de son existence, un individu prend la décision de réaliser le récit rétrospectif de sa vie. Il achoppe alors sur un certain nombre de difficultés quasi insurmontables, car la tâche est immense: par où commencer? que retenir? qu'exclure?"[11]. Lorsque l'individu en question est un acteur, il répond généralement facilement à la première interrogation, en décidant de commencer par le début: quelques lignes sur la rencontre et la profession de ses parents font l'affaire, puis il entame la description de son enfance. Selon la définition que propose Lejeune de l'autobiographie, l'acteur fait ensuite le récit "de sa propre existence [en mettant] l'accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité"[12]. Mais davantage sans doute que le romancier qui se fait autobiographe, l'acteur prend en compte les désirs de son lectorat potentiel, qui correspond à son public dans les salles obscures. Certains montrent d'emblée qu'ils en sont conscients, mais ne sont pas prêts à y céder entièrement. Tony Curtis exemplifie les propos de Lejeune: "Tout ce qui m'intéresse, c'est la manière dont j'ai évolué en tant qu'individu"[13]. Mais il prévient qu'il ne colportera pas de ragots, ni ne contribuera à la mythification générale des stars (lui-même ou d'autres), en dépit de la soif du public pour ce type de pratique; il ne fait aucune différence entre les stars qu'il a fréquentées, comme Marilyn Monroe, et les gamins des rues avec lesquels il a grandi: "Il faut en finir avec cet écran de fumée. Arrêter d'alimenter toutes ces légendes de cinéma, ces clichés Madonna ou Rona Barrett"[14]. Swanson, elle, précise que "chaque fois que c'était possible, [elle] a évité les commérages hollywoodiens habituels"[15]. Parfois, cela n'était pas possible... Mais peut-être les lecteurs souhaitent-ils en particulier apprendre ce qui a déterminé la vocation de tel ou tel acteur qu'ils apprécient, plus encore que se plonger dans des commérages ou des hagiographies; c'est l'histoire de la formation de sa personnalité d'acteur qui les intéresse. S'étant posé la deuxième question (Que retenir?) l'acteur décidera donc de retracer au minimum les jalons de son parcours théâtral et/ou cinématographique. La réponse à la troisième question (Qu'exclure?) sera en revanche très variable selon les acteurs. Mais les omissions qui se remarqueront le plus, naturellement, seront liées à leur vie intime. Certains comme Dirk Bogarde tairont la quasi totalité de leurs rapports sexuels, si bien que lorsqu'ils dérogeront à cette règle, le rare épisode mentionné assumera une importance dans le livre qu'il n'avait sans doute pas dans leur vie. D'autres comme Diana Dors narreront avec délectation leurs nuits torrides, les moins pudiques allant jusqu'à nommer leurs partenaires et détailler leurs ruptures, se donnant fréquemment le beau rôle -- une habitude du métier, sans doute. Comme le dit Philip Guedalla, "l'autobiographie est un moyen sans égal pour dire la vérité sur les autres"[16]. Pour dire sa vérité, s'entend. C'est un moyen de régler des comptes, de déverser tout son fiel, parfois, comme l'illustre Brigitte Bardot dans Initiales B.B.

   Si l'on se pose la question de la sincérité, il n'est que de lire l'autobiographie de Shelley Winters, Shelley, Also Known as Shirley, et de la comparer à celle de Vittorio Gassman, Un grande avvenire dietro le spalle, pour ne plus accorder qu'une foi très limitée au genre. Leurs années de mariage y sont narrées de deux manières si radicalement conflictuelles que l'on croirait deux mariages différents. Tony Curtis a visiblement choisi son parti, il précise: "Je suis bien décidé à faire de ce livre quelque chose de différent. La manière Shelley Winters ne m'intéresse pas. Il y a déjà assez de merde autour de nous pour fournir de l'engrais jusqu'au XXIe siècle"[17].

   Ce qui m'occupe ici, c'est principalement la justification que chacun apporte à son travail de mémoire, le plus souvent dès les premières pages, dans une préface. Celle-ci me parait plus révélatrice que tous les chapitres qui suivent.

   Il y a ceux qui comme Ava Gardner, Dany Carrel, Laurence Olivier, Lauren Bacall ou Kenneth Williams évitent entièrement le sujet et entament sans préliminaires la narration. Ils demeurent rares. D'autres comme Christopher Lee ne tentent pas de justifier leur décision mais offrent en compensation aux lecteurs une considération ou deux sur l'art de l'autobiographie, ou du moins la façon dont ils l'ont abordé. Lee annonce: "Quand on fait un film, la première prise est habituellement la meilleure. J'espère que ceci s'applique également aux livres, puisqu'après avoir rejeté dix-sept brillantes descriptions (...), j'ai décidé d'imprimer la première qui m'était venue à l'esprit"[18]. Swanson, pour sa part, se limite à confier que l'écriture de son histoire a été aussi douloureuse que satisfaisante, et que forcée (par qui, par quoi?) d'examiner les huit décennies qui précèdent, elle a compris de nombreuses choses[19]. Jean-Louis Barrault quant à lui ne cherche pas à définir ses motifs, mais il gratifie le lecteur dans une préface qui lui est directement adressée de réflexions plus ou moins philosophiques tout à fait pertinentes, citant Feydeau, Eschyle, Kafka ou Claudel. Il se présente lucidement comme en expert en masques, rappelant que chacun est Autre pour lui-même et pour l'Autre, et prévient qu'il ne peut garantir l'exactitude historique des faits qu'il se remémore[20]. David Niven introduit son autobiographie sans la justifier, mais en expliquant le désir avec humour, n'hésitant pas à pratiquer comme à son habitude l'auto-dérision: il cite John Kenneth Galbraith, professeur à Harvard, qui a écrit (je simplifie) que les autobiographies sont écrites pour faire plaisir aux autobiographes. "Il est indubitablement préférable de voir sa vanité servie par autrui, mais, à défaut, c'est une chose que les hommes entreprennent eux-mêmes. Les mémoires politiques, les biographies de grands magnats des affaires et les annales d'acteurs vieillissants l'illustrent suffisamment"[21], estime Galbraith.

   Il y a ceux qui comme Diana Dors, ne s'embarrassant guère de fausse modestie, confessent des ambitions littéraires venues compléter des ambitions de comédien(ne). Après avoir publié un premier tome de souvenirs, For Adults Only, Dors a récidivé avec Behind Closed Dors, qu'elle présente comme sa seconde tentative pour "être un auteur"[22]. Elle pose ensuite clairement la question qui motive ma recherche: ``Qu'est-ce qui explique que la plupart des actrices à un moment ou un autre ressentent le besoin de publier l'histoire de leur vie?'', a écrit un critique cynique revenu de tout. Il avait raison dans une certaine mesure, je suppose[23]. Elle mentionne les exemples des aristocrates, politiciens, sportifs, militaires et criminels, dans cet ordre, qui ont également ressenti ce besoin, avant de conclure que celui-ci existe sans doute en chacun d'entre nous. Son critère d'appréciation des autobiographies de ses collègues est l'honnêteté, qu'elle pense identifier dans les ouvrages de Liv Ullman et Lauren Bacall, qui procurent je le confirme une impression de sincérité.

   En exergue de Tall, Dark and Gruesome, Christopher Lee cite une PR girl de United Artists, qui lui a dit: "Vous écrivez une autobiographie? C'est sur qui?"[24]. Au-delà de la drôle anecdote, cette jeune femme peu futée posait sans le savoir une réelle question. Qui est cette personne que les acteurs racontent, ce moi imaginaire dont parle Renan? Le degré de sincérité ou d'insincérité dont ils font preuve confère-t-il à leur livre des qualités ou des défauts importants? J'ai tendance quant à moi à les lire comme des fictions, des créations de personae, intéressantes au même titre que les créations de dramatis personae que leurs auteurs développent au cinéma ou au théâtre. Les premières lignes du récit autobiographique de Graham Greene, A Sort of Life, annoncent: "Une autobiographie n'est qu'une ``sorte de vie'' --elle peut contenir moins d'erreurs factuelles qu'une biographie, mais elle est par nécessité encore plus sélective"[25]. Ullman avoue, à la différence de la plupart de ses collègues: "Je suis tentée de broder, de me montrer moi-même et ce qui m'entoure sous un jour favorable pour gagner la sympathie du lecteur. Ou, au contraire, de noircir les choses pour leur donner plus de sel. Comme si je n'étais pas convaincue que la réalité est digne d'intérêt"[26].

   Dors se désole dans son livre après avoir mentionné la vogue des autobiographies d'acteurs que Katharine Hepburn n'ait pas choisi de suivre le mouvement, estimant sans doute qu'elle aurait opté pour la franchise. Cette dernière a peut-être entendu son appel, puisqu'elle a publié en 1991 Me, Stories of My Life, qu'elle introduit ainsi: "J'ai une amie qui ne cesse de me demander pourquoi j'écris ce livre. Surtout après avoir mille fois déclaré: non. Il s'agit de ma vie privée. Non, c'est un sujet que je refuse d'aborder. Pour quelle raison ai-je changé d'avis? Je me le demande moi-même. Quelque chose m'a changée, moi"[27]. Voilà qui ne me parait guère satisfaisant, même quand elle rajoute, "on est en train de laisser filer le temps, là. Il faut bouger!"[28], ou encore "laisse-nous un peu de répit, Kath --tu entends? Du répit. Lève le pied. Et réjouis-toi d'avoir encore un pied à lever... Écris un livre!"[29].

   Simon Callow, lui, souhaite semble-t-il faire oeuvre documentaire. Son livre trouve son origine dans la demande que lui a faite une université d'une conférence sur la profession d'acteur. Il l'a intitulée "L'acteur en tant que paradigme de la condition humaine", et ce qui constituait initialement une plaisanterie est devenue une autobiographie, dans laquelle il prétend "décrire le théâtre dans lequel nous travaillons"[30].

   Certains acteurs, comme Alice Sapritch, se contentent d'écrire que s'ils ont commis leur autobiographie, alors qu'ils ne sont que de pauvres acteurs dépourvus de talent littéraire, c'est tout simplement parce qu'un éditeur le leur a demandé --ce qui n'explique rien, naturellement. Il y a aussi ceux qui tentent de convaincre les lecteurs qu'ils sont publié la leur presque par hasard, quand ce n'est avec une réticence certaine. Ainsi John Gielgud qui se souvient qu'après avoir enregistré une série d'interviews pour la radio, "l'intérêt qu'elles ont suscité a conduit à la question de publier les conversations sous forme de livre"[31]. Dans le même ordre d'idée, Claudia Cardinale et Marlon Brando laissent à leurs "collaborateurs" le soin de rédiger l'introduction et de rappeler les longues interviews initiales. Jean Marais se souvient: "Il y a quelques années, les Éditions de Paris m'avaient demandé d'écrire des souvenirs. J'avais objecté que j'étais trop jeune et que je ne savais pas écrire"[32]. Si les années ont passé avant qu'il ne s'y attelle, il n'explique pas vraiment dans les lignes qui suivent si un talent pour l'écriture (que je crois réel) lui est subitement venu, ou s'il avait pêché par excès de modestie. Liv Ullman affirme: "il n'a jamais été dans mes intentions d'écrire une autobiographie"[33]. Ceci dans l'introduction de son autobiographie...

   Mais la palme de la mauvaise foi revient certainement à James Mason, qui en introduction d'un livre prétentieux à l'extrême, Before I Forget (le titre est extraordinairement parlant), justifie ainsi la publication de ses souvenirs: son but est de faire du rangement, ayant vécu une vie bien remplie, il a décidé d'empiler en tas ordonnés les "drôles de choses" qui lui sont arrivées. Il refuse de sombrer dans le gâtisme et de raconter sans cesse les mêmes anecdotes. Il regrette que ses parents n'aient pas eu la bonne idée d'écrire leur biographie, car il a honte de connaître si peu leur vie. "Plus tard, non seulement mon fils et ma fille mais également d'autres pourraient souhaiter poser des questions et à présent que j'ai écrit le livre tout ce que j'aurai à dire c'est, tu trouveras ta réponse dans le chapitre intitulé Stratford Ont. ou autre"[34]. Quel singulier sens de la communication familiale!

   La justification la plus courante développée par les acteurs autobiographes, c'est une réaction contre les "sottises" ou "bêtises" publiées sur leur compte, dans des biographies ou dans la presse. Les acteurs qui s'élèvent contre celles-ci parlent d'une personne fictive ou même fictionnelle, celle dépeinte par les journalistes, et l'opposent à une personne réelle, celle qui écrit son autobiographie, ceci se chargeant de multiples connotations amusantes dans les cas où l'on sait que c'est en fait quelqu'un d'autre qui rédige. Mais quand bien même une personne réelle, réellement comédien(ne), écrirait sa biographie, il n'en résulte évidemment pas automatiquement que la personne construite par le texte soit bien plus réelle que celle plus ou moins imaginée par les journalistes. "Je ne parlerai pas de la Liv Ullman que l'on rencontre dans les magazines et les journaux"[35], écrit (une autre) Liv Ullman. Confinant à la schizophrénie, Ali MacGraw parle elle aussi d'un moi réel et d'un autre, puis d'un moi divisé[36]. Voici les premiers mots de l'autobiographie de Joan Collins, un classique du genre: "Il y a beaucoup de raisons pour écrire ce livre, mais la principale est mon désir de rétablir la vérité. Je veux décrire ma vie comme elle s'est réellement déroulée, pas comme elle a été rapportée dans les colonnes de potins (bien qu'elles n'aient pas toujours été inexactes)"[37].

   Marlene Dietrich, mue par quelque tardif sursaut de morale chrétienne, peut-être, commence son Marlene D. ainsi assez traditionnellement: "J'ai décidé d'écrire ce livre afin de dissiper de nombreux malentendus me concernant. En effet, trop de bêtises ont été proférées à mon sujet par des individus dont le but était de gagner de l'argent en se servant de mon nom"[38]. Suit ensuite une longue succession de grossiers et ennuyeux mensonges séniles que le moins informé des historiens de Hollywood identifie immédiatement comme tels. Dietrich s'y dépeint comme une femme banale, fidèle à son mari (!) sa vie durant, n'aimant rien de mieux que de préparer de bons petits plats dans sa cuisine. Non seulement elle tente ainsi de mettre en pièces le mythe, sans succès, mais de surcroît elle se ridiculise complètement. Certes, ses nombreux biographes ont peut-être péché par excès de glamourisation ou de diabolisation, certes, on lui a peut-être attribué des amants et des maîtresses qu'elle n'a pas séduits --sa fille Maria Riva a elle-même apporté sa pièce à l'édifice (après sa mort), dépeignant sans doute avec exagération une femme assez monstrueuse-- mais de là à vouloir passer pour une sainte, victime des mauvaises langues...

   Parfois, comme chez Edwige Feuillère, on insiste sur le fait que la lassitude et/ou la colère ne sont pas directement liées aux mensonges parus sur l'acteur lui-même, mais sur ses proches. Feuillère évoque la mort de sa mère et écrit: "Certains hebdomadaires se servirent de mon deuil pour publier sur mes origines une série de ragots, de révélations mensongères. La rage me saisit, non pas tant en ce qui me concernait --j'avais depuis longtemps pris mon parti de ce qu'on pouvait publier sur mon compte-- mais en ce qui la concernait, elle, ma mère. Que de sottises!"[39].

   Quelles que soient les justifications annoncées, il me semble que l'autobiographie d'acteur (liée au métier d'acteur), plus encore que l'autobiographie du romancier par exemple, est le produit d'un ego hypertrophié. David Niven en est convaincu, qui écrit dans Bring on the Empty Horses qu'il est essentiel d'être pourvu d'un gigantesque ego si l'on veut exercer le métier d'acteur, l'acte suprême des gens ainsi caractérisés étant de "s'asseoir pour écrire cent trente mille mots à propos de soi-même"[40]. Le besoin de l'acteur d'occuper fermement une position au centre de la scène est difficilement répressible, explique-t-il. Alec Guiness écrit dans Blessings in Disguise: "Quand l'éditeur Hamish Hamilton m'a suggéré de tenter d'écrire mon autobiographie, Ego a été immensément flatté et moi j'ai été consterné"[41].

   Mais quand Liv Ullman se demande si elle est "convaincue que la réalité est digne d'intérêt" (op. cit.), ne nous fournit-elle pas la plus précieuse piste de recherche? Et si la motivation essentielle des acteurs autobiographes, au-delà de l'argent ou de la réponse aux biographes "non autorisés", était liée à un besoin de compensation face à une réalité perçue comme foncièrement banale? La volonté de transcender le quotidien qui les anime sur les planches ou les plateaux des studios serait alors également à l'origine de leurs entreprises de mémorialistes. Il s'agirait toujours de créer un personnage, plus grand que nature, exagérant ou gommant tel ou tel trait de caractère préexistant pour les besoins du rôle, de la persona que j'évoque plus haut, en d'autres termes du masque. La contradiction avec la notion d'un égotisme marqué de l'acteur n'est qu'apparente, évidemment.

   Thespis, le père de tous les comédiens, celui que les Grecs considéraient comme l'inventeur du jeu des acteurs et du masque, n'était-il pas avant tout écrivain? L'acteur ou l'actrice ne cesse donc de jouer, dans les pages de son livre comme sous les projecteurs, et son public ne s'en plaint aucunement. La fascination qui pousse nombre d'entre nous à pénétrer dans un cinéma parce qu'attirés par sa présence dans un film (même si l'on craint d'être déçu par le film lui-même) est la même que celle qui motive l'achat d'une autobiographie d'acteur. Si l'on participe ainsi à l'entretien d'un star-system maintenant indépendant des studios mais promu par la presse et les éditeurs, cela n'empêche pas de s'interroger sur la starité, ses mécanismes, et sur ce genre singulier qu'est l'autobiographie d'acteur.

 

Notes

[1]John Grigg,in : Winokur 44.

[2] Lejeune 232.

[3] Cité par Winokur 45, et par Niven 11.

[4] Phelps 1. Ma traduction.

[5] Cité par Winokur 44.

[6] Renan 38.

[7] Miraux 42.

[8] Ullman 9. Traduction Nina Godneff (Stock, 1977).

[9] Lejeune 58.

[10] Ibid. 59.

[11] Miraux 28.

[12] Lejeune 14.

[13] Curtis 15. Traduction Christiane et David Ellis (Belfond, 1995).

[14] Ibid. 16.

[15] Swanson v. Ma traduction.

[16] Cité par Winokur 45.

[17] Curtis 18. Traduction Christiane et David Ellis (Belfond, 1995).

[18] Lee 9. Ma traduction.

[19] Cf. Swanson v.

[20] Cf. Barrault 7.

[21] Niven 11. Ma traduction. C'est Niven qui souligne.

[22] Dors 5. Ma traduction.

[23] Ibid. 7.

[24] Lee 5. Ma traduction.

[25] Greene 9. Ma traduction.

[26] Ullman 10. Traduction Nina Godneff (Stock, 1977).

[27] Hepburn 7. Traduction Françoise Cartano (Presses de la Renaissance, 1991).

[28] Ibid.

[29] Ibid. 9.

[30] Callow 11.

[31] Gielgud 9. Ma traduction. C'est nous qui soulignons.

[32] Marais 12.

[33] Ullman 9. Traduction Nina Godneff (Stock, 1977).

[34] Mason 3. Ma traduction.

[35] Ullman 1977, p. 9. Traduction Nina Godneff (Stock, 1977).

[36] Cf. MacGraw 2.

[37] Collins 9.

[38] Dietrich 9.

[39] Feuillère 9-10.

[40] Niven 11. Ma traduction.

[41] Guiness 14.

 

 

Bibliographie sélective

Autobiographies d'acteurs

 

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Appareil critique

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Genette, Gérard. Introduction à l'architexte. Paris, Seuil, 1979.

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Gusdorf, Georges. Auto-bio-graphie. Paris: Odile Jacob, 1991.

Lejeune, Philippe. L'autobiographie en France. Paris: Colin, 1971.

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-------------------------. Le pacte autobiographique. Paris: Seuil, 1975.

-------------------------. Je est un autre. Paris: Seuil, 1980.

May, Georges. Rousseau. Paris: Seuil, 1975.

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Muraux, Jean-Philippe. L'autobiographie, écriture de soi et sincérité. Paris: Nathan, 1996.

Renan, Ernest. Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Paris: Pocket, 1992.

Weintraub, Karl J. The Value of the Individual, Self and Circumstance in Autobiography. Chicago: University of Chicago Press., 1978.

Winokur, Jon. Writers on Writing. Londres: Headline, 1988.


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