Arob@se, vol. 1, n. 1
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Copyright© Eric Fouache & François Quantin 1996


L'entrée des enfers de Thesprôtie :
du mythe à la recherche d'une rationalité géomorphologique et historique
[1]

Eric Fouache, Université de Paris IV, France & François Quantin, Université de Lyon II, France

    Et, même s'il existait des représentations effrayantes de la fin du monde, elles ne devaient guère inquiéter les Grecs; ils y étaient probablement moins sensibles qu'à l'enfer, qui leur était familier et qu'ils voyaient un peu comme la cave de leur maison.

    I. Kadaré, Eschyle ou l'éternel perdant, Paris, 1988, p. 67.

  

  Comme le rappelle Ismaël Kadaré, la mythologie et la littérature grecques regorgent de références infernales et très tôt aussi l'enfer grec est décrit comme une région du monde, un paysage. L'une des plus fameuses entrées de ce monde infernal est le Nekyomanteion de Thesprôtie. Afin de proposer une lecture et une interprétation nouvelle de la réalité de cette entrée dans l'antiquité, il nous a semblé utile et opportun de confronter les démarches archéologique, géomorphologique et historique. Cette étude n'a pas d'ambition monographique; nous l'avons conçue comme une enquête, dont nous présentons ici les étapes et les conclusions.

  Le Ponant, à l'origine un très proche Occident, fut dès l'origine la région des enfers grecs[2]. Mais il s'agit d'une représentation du monde, au mieux d'une géographie culturelle, effective et réelle, mais mythique. Il faut alors se demander si au-delà de ce regard porté sur l'Occident et la Grèce du Nord-Ouest en particulier[3], existent des traditions ou des faits locaux, même s'ils sont coloniaux, authentiquement liés au thème des enfers. L'apparente évidence selon laquelle les enfers, à défaut d'être autres, sont nécessairement ailleurs, voire très éloignés, est fausse en Grèce. Les entrées des enfers d'Hermione, de Trézène ou du cap Tenare ne sont pas des sites exceptionnels, ni reculés, ou excessivement difficiles d'accès. Sans être fréquents, ces sites sont intimement inscrits dans des géographies locales (fig.1). En Thesprôtie, les sources régionales, aidées de quelques comparaisons, suffisent à établir avec certitude la réalité d'une entrée des enfers, sinon d'un culte infernal. Décrivant le lac Achérousia, les eaux qui l'alimentent et les villes de la région au Sud de la Thesprôtie, Thucydide ne commente nullement les aspects qui nous intéressent ici et ignore le sanctuaire: les fleuves nommés Achéron sont nombreux en pays grec et leur nombre ne les rend pas incompatibles, ni absolument remarquables; le silence de l'historien ne révèle donc pas que l'Achéron est en Thesprôtie, mais qu'il existe en Thesprôtie un Achéron. Cette toponymie est en effet usuelle. Pausanias est le premier à témoigner d'un lien entre la région et le récit de la consultation d'Ulysse au Chant X de l'Odyssée.

  I. Un oracle des morts en Thesprôtie: présentation et analyse des sources

  S. I. Dacaris[4] propose une vision d'ensemble des sources littéraires concernant le Nekyomanteion de Thesprôtie. À ce petit corpus de texte, il propose de faire correspondre un site archéologique important, dont la fouille, selon l'archéologue, prouva sans ambiguïté le bien-fondé de l'identification du complexe de Mésopotamon comme un sanctuaire d'Hadès et de Perséphone datant de l'époque hellénistique.

  A. Le fait littéraire et numismatique

  Aucune source antique ne décrit précisément la vallée de l'Achéron de Thesprôtie, ni les éventuels aménagements religieux, ni même les caractéristiques infernales du paysage de cette région. Le texte homérique ne peut en aucun cas être utilisé comme une description de Pausanias; le Périégète ne connaît pas directement la région, et commente Homère plus qu'il ne décrit la région de l'Achéron, au point de penser que ce sont les paysages du Sud de la Thesprôtie qui inspirèrent au poète la consultation d'Ulysse[5]. Le texte d'Hérodote semble en revanche plus digne de foi, mais son isolement l'affaiblit. Notre but est de reprendre l'étude de ces différentes sources en menant une critique interne, puis d'évaluer leur pertinence historique quant au sanctuaire thesprôte, en étant attentif aux amalgames comme aux distinctions antiques et modernes. L'iconographie des monnaies d'Eléa apporte enfin un témoignage important.

  a. Le texte homérique

  La fin du Chant X et le Chant XI se composent de deux thèmes dont les caractéristiques furent exposées précisément par V. Bérard[6]. Il faut en effet clairement distinguer la descente d'Ulysse aux Enfers, la nékuia, et l'évocation des morts, la nékuomanteia. Le premier motif est un voyage du héros à la rencontre des ombres avec lesquelles il converse, tandis que le second est une consultation des morts: Ulysse attend des ombres qu'elle viennent à lui, au seuil des Enfers. La nékuia n'a plus rien de rituel ni de cultuel, Ulysse évolue dans le monde d'en-bas, dont l'horizon est une prairie d'asphodèles[7]. L'évocation, au contraire de la nékuia, conserve une frontière entre le monde des vivants et celui des morts, qui doivent "monter" du sol pour se nourrir des offrandes d'Ulysse, comme le commente un beau cratère du Cabinet des Médailles[8]. Le lieu de la consultation est donc une frontière, un endroit favorable à l'anodos des morts, qui repartent ensuite vers la demeure d'Hadès. Si l'espace de la nékuia est parfaitement poétique, celui de la nékuomanteia est décrit par un vocabulaire géographique et architectural[9], à qui les images de la céramique apulienne ont massivement donné une représentation graphique[10]. Le texte homérique n'utilise pas le terme de nékuomanteion, donc ne décrit pas un sanctuaire en particulier, mais indique le rituel nékyomantique qui permet d'interroger les morts près de l'entrée des Enfers. Dans la perspective de notre étude, c'est la nékuomanteia qui doit seule nous intéresser:

  À quoi bon ce souci d'un pilote à ton bord? Pars! et, dressant le mât, déploie les blanches voiles! Puis, assis, laisse faire au souffle du Borée qui vous emportera. Ton vaisseau va d'abord traverser l'Océan. Quand vous aurez atteint le Petit Promontoire, le bois de Perséphone, ses saules aux fruits morts et ses hauts peupliers, échouez le vaisseau sur le bord des courants profonds de l'Océan; mais toi, prends ton chemin vers la maison d'Hadès! À travers le marais, avance jusqu'aux lieux où l'Achéron reçoit le Pyriphlégéthon et les eaux qui, du Styx, tombent dans le Cocyte. Les deux fleuves hurleurs confluent devant la Pierre: c'est là qu'il faut aller, -écoute bien mes ordres,- et là, creuser, seigneur, une fosse carrée d'une coudée ou presque. Autour de cette fosse, fais à tous les défunts les trois libations, d'abord de lait miellé, ensuite de vin doux, et d'eau pure en troisième; puis, saupoudrant le trou d'une blanche farine, invoque longuement les morts, têtes sans force; promets-leur qu'en Ithaque aussitôt revenu, tu prendras la meilleure de tes vaches stériles pour la sacrifier sur un bûcher rempli des plus belles offrandes. (Odyssée, v. 505-532 , Chant X.)[11]

  Il paraît inutile d'exposer les multiples arguments qui furent abondamment développés pour situer géographiquement la consultation d'Ulysse[12]. La question est antique et suppose un évhémérisme que beaucoup de modernes ont repris[13]. Après le franchissement du cap Malée, et avant son retour à Ithaque, Ulysse ne rencontre pas de lieux "réels", ni même de populations "normales"[14]. La seule certitude est que la consultation a lieu en Occident, en direction du Nord[15], au-delà de l'Océan, c'est-à-dire au-delà du monde des vivants. Le problème qui se pose alors est celui des limites du monde connu au Nord/Ouest de la Grèce, et celui de la représentation mentale antique du monde physique. Le contexte d'étude de la consultation d'Ulysse sera donc avant tout littéraire: l'Odyssée fournit la première description d'un paysage infernal[16], dont les caractéristiques majeures auront une longue pérennité. La pertinence du texte n'est donc pas directe, régionale, mais engage la conception grecque des Enfers, sous ses aspects topographiques et géographiques. Pausanias atteste que le rapport entre le texte homérique, relayé sans doute par l'iconographie de la céramique et de la peinture murale, et la Thesprôtie est antique. Les anciens se posèrent donc aussi la question de la localisation de la consultation d'Ulysse, et la situèrent près de l'Achéron d'Epire, ce qui pour nous donne une réalité au rapport entre le texte homérique et l'archéologie et la topographie du Sud de la Thesprôtie.

  Les traits remarquables du paysage décrit par Homère sont les suivants:

-Le site est proche du littoral, et signalé sur la côte par un "petit promontoire" et un bois composé de saules et de peupliers consacrés à Perséphone.

-La mer et le site oraculaire semblent séparés par une zone humide: c'est la maison d'Hadès que le texte, littéralement, qualifie d'humide (le verbe et les vers précédents suggèrent plutôt qu'Ulysse rejoint le site en marchant, sans embarcation[17]).

-Ulysse doit marcher jusqu'au lieu de la réunion des cours de l'Achéron, du Pyriphlégéthon et du Cocyte, qui est un bras du Styx[18]. À la kynésis est associée une pétrè.

Cette topographie infernale peut paraître peu précise; elle semble surtout normative. Le vers 515 est le plus intéressant, car il désigne l'endroit exact où Ulysse doit creuser un bothros. V. Bérard traduit "pétrè" par "la Pierre", suggérant qu'il s'agit d'une pierre bien individualisée et de dimensions réduites[19]: cette interprétation du texte semble pallier l'absence de mention d'un aménagement cultuel, entre l'arrivée d'Ulysse et l'exécution du rituel indiqué par Circé. Elle peut aussi correspondre à une lecture ancienne du vers, l'iconographie pouvant alors fournir un témoignage de cette conception[20]. La double conjonction te solidarise kynésis et pétrè la confluence est située près d'une roche ou d'un rocher[21]. L'expression "Leukada pétrè" utilisée dans la seconde nékya de l'Odyssée est traduite par V. Bérard par "le Rocher blanc"[22]. Les occurrences homériques de pétrè permettent de mieux préciser le vers 515. Le mot est très présent dans l'Iliade. Parmi les 25 emplois, le sens simple de rocher, ou d'amas de rochers est attesté 19 fois[23]. Il s'agit souvent d'un point haut, avec une dénivelée forte et tourmentée. Le contexte est montagneux, ou semi-montagneux, et le mot désigne parfois la montagne elle-même quand pevtrh est qualifiée de megali ou ilibatos. Les limites sont en général imprécises et l'effet produit est inquiétant et inhospitalier. Le deuxième sens, illustré deux fois[24], est moins net et désigne un rocher mobile ou détaché, entre la pierre et le rocher[25]. Quatre fois le terme sert à exagérer les dimensions d'une pierre lancée (lithos ou chermadion)[26]. Le sens homérique le plus courant est donc celui de rocher, le plus souvent énorme et peu individualisé; l'histoire postérieure du mot n'a pas modifié ce sens[27].

  Le dernier mot du vers 515 confirme cette caractéristique de l'Achéron et des fleuves infernaux: Ulysse doit parvenir jusqu'à la roche et la confluence des "deux fleuves tonnants". L'adjectif "eridoupos" (ou "erigdoupos") est une épiclèse de Zeus chez Homère[28], mais qualifie aussi le bruit sourd de la mer sur les rochers, ou celui qui est produit par les fleuves[29]. De même le doupos est le bruit rendu par le sol quand il est frappé par les sabots des chevaux, heurté par les roues d'un char ou le corps d'un combattant blessé ou mort. Les fleuves produisent donc un bruit sourd qui résonne et qui vibre; cela suppose un cours rapide et des gorges profondes sortant de la montagne; en aucun cas un site de plaine où le fleuve rejoint paresseusement la mer par de longs méandres. Cette description désigne un lieu du cours du fleuve, une partie seulement de son trajet; la confluence, signalée par le rocher, confirme que la valeur infernale est ponctuelle et ne s'étend pas à l'ensemble du cours du fleuve. Une entrée des Enfers est un lieu précis où le fleuve devient l'Achéron; cette fonction infernale se perd, de fait, en amont et en aval d'un lieu exceptionnel du fleuve. En Iliade, XVI, 407, "pétrè" se traduit par "cap rocheux" car le contexte est maritime; dans une vallée le terme doit alors désigner une falaise fluviale, ou une partie seulement, remarquable, des parois d'une gorge[30].

  En résumé les caractéristiques topographiques de la consultation homérique associent des cours d'eau rapides et tumultueux se rejoignant dans des gorges encaissées[31]. Aucune mention n'est faite d'une architecture cultuelle ou d'un quelconque aménagement artificiel du lieu de la consultation. Cette description semble déjà appartenir à un type formel, dont la valeur topique réside dans l'accumulation des caractéristiques précitées. Mais le passage à la réalité, à la géographie réelle est interdit par la nature même de la source: le texte ne permet pas de reconnaître une entrée des Enfers, car le paysage décrit est courant dans le monde grec et n'a pas systématiquement une connotation infernale; d'autre part, les entrées des Enfers connues ne correspondent pas toutes à la description homérique.

  b. Mentions du sanctuaire dans les oeuvres d'Hérodote et de Pausanias

  Hérodote et Pausanias ne visitèrent probablement pas la région de l'Achéron. Les trois passages présentés ci-dessous concernent l'histoire archaïque de Corinthe et la légende noire de Périandre, les aventures de Thésée et d'Orphée. Il est tentant d'insister sur le texte d'Hérodote pour démontrer l'historicité du sanctuaire aux époques archaïque et classique. Mais ce maigre corpus littéraire ne plaide pas de lui-même en faveur de la réalité d'un oracle des morts en Thesprôtie: ces quelques textes ne parviennent pas à extraire complètement le Nekyomanteion de son contexte littéraire et mythique.

La consultation de l'ombre de Mélissa intervient dans le récit d'Hérodote à la suite de la "parabole des épis", dont le propos est de montrer la cruauté et l'hybris de Périandre. Le tyran avait provoqué accidentellement la mort de son épouse, mais il avait besoin de son témoignage pour trouver un "dépôt fait par un étranger", en réalité dissimulé par son épouse. Périandre consulta donc par l'intermédiaire d'un envoyé le Nekyomanteion de Thesprôtie:

  Il (Périandre) avait envoyé des députés au pays des Thesprôtes sur les bords du fleuve Achéron consulter l'oracle des morts au sujet d'un dépôt fait par un étranger; Mélissa apparut, et déclara qu'elle n'indiquerait ni ne révélerait à quel endroit se trouvait ce dépôt, parce qu'elle avait froid et était nue. [Hérodote, V, 92, h7-h12.][32]

Toute hypercritique est inutile, car Hérodote nous apporte ici un témoignage direct de la tradition d'un Nekyomanteion en Thesprôtie. La relation avec Corinthe et son régime tyrannique est intéressante et enseigne que le sanctuaire épirote doit aussi être analysé en fonction de la puissance coloniale dominante dans la région. L'ensemble du passage est en effet destiné à montrer la cruauté et la démesure de Périandre qui n'hésite pas à poursuivre jusque dans la mort son épouse pour lui poser une question dont le motif est moins noble que celui d'Ulysse. Ed. Will insista tellement sur cet aspect qu'il en vint à nier le voyage en Thesprôtie, tout en conservant la réalité de la consultation oraculaire: il propose en effet de la situer dans le sanctuaire d'Héra à Pérachora[33]. Son raisonnement part de la mention d'un oracle à l'Héraion de Pérachora par Strabon[34]. Les archéologues anglais ont retrouvé quelques deux cents phiales au fond d'un petit bassin, qui peuvent être interprétées comme des sorts ou des offrandes. Le sanctuaire est donc aussi un manteion. Ed. Will met en relation les restes matériels d'holocauste découverts dans le temple d'Héra et le bûcher offert par Périandre à Mélissa dans un sanctuaire d'Héra situé hors de la ville et qui est très probablement celui de Pérachora[35]. Mais aucun oracle rendu à Pérachora n'est connu; Hérodote décrirait ainsi à son insu une consultation au manteion de Pérachora[36]. Reste à expliquer la mention de la Thesprôtie dans le texte; l'historien rappelle alors que l'Achéron est situé dans une zone de colonisation corinthienne et affirme qu'"à l'époque où se constitua la tradition, telle qu'elle nous est parvenue, la divination nécromantique n'était plus pratiquée à l'Héraion de Pérachora"[37]. C'est, entre autre, l'absence de source documentant un rituel nécromantique à Pérachora qui rend les hypothèses d'Ed. Will très fragiles. Notre problème n'est pas corinthien, mais thesprôte. La difficulté du texte est plutôt liée à l'historicité de la consultation de Périandre, qu'à son lieu, puisque Hérodote le mentionne clairement. La question de l'historicité revient à s'interroger sur la part homérique du texte: est-ce que le rapport entre la Thesprôtie et la consultation d'Ulysse est constitué en tradition à l'époque d'Hérodote? Il semble plus pertinent de faire appel à une source locale, les monnaies d'Eléa, plutôt qu'à l'archéologie du sanctuaire de Pérachora. L'iconographie infernale de ces monnaies datées du IVes. n'obligent pas à se poser cette question, et autorisent à considérer le texte comme une confirmation de l'existence d'une entrée des Enfers en Thesprôtie dans la première moitié du Ves. L'activité mantique comme fonction courante du sanctuaire manque en revanche d'une source locale irréfutable. La consultation de Périandre est exceptionnelle, comme l'est sans doute la mantique pratiquée près des entrées des Enfers. Aucune zone infernale n'est attestée sur le territoire métropolitain de Corinthe, ce qui peut expliquer que la consultation se passe en Thesprôtie "corinthienne"[38]. Une entrée des Enfers est d'évidence un des rares lieux où la communication avec les morts est permise, pour de simples raisons géographiques. Ce n'est pas un sanctuaire oraculaire habité par une divinité aux pouvoirs mantiques affirmés, mais seulement un lieu où l'évocation des ombres est possible.

S'interrogeant sur la véracité ou la vraisemblance du mythe de Thésée retenu avec Pirithôos aux Enfers et délivré par Héraclès, Pausanias nous livre une version historicisée de la légende. Thésée, aidé par Pirithôos, désirait enlever la femme du roi de Thesprôtie[39]; la bataille tourna à l'avantage des Epirotes, et les deux héros furent faits prisonniers à Cichyros. Le périégète décrit alors la basse vallée de l'Achéron en ces termes:

Il y a assurément en Thesprôtie bien des curiosités qui méritent la visite, tout particulièrement le sanctuaire de Zeus à Dodone et le chêne sacré du dieu. Près de Cichyros se trouve le lac que l'on nomme Achéronien, ainsi que le fleuve Achéron. Celui-ci porte dans son cours l'eau du Cocyte, l'eau la plus détestable qui soit. À mon sens, Homère avait vu ces paysages et il a osé en faire un sujet de poème sur l'Hadès; en particulier il a donné aux fleuves des noms qu'il tirait de ceux de Thesprôtie. [Pausanias, I, 17, 5.][40]

  Cette courte notice touristique et érudite nous renseigne peu; sinon qu'à l'époque de Pausanias l'association entre l'évocation des morts de l'Odyssée et la Thesprôtie est faite, car la remarque personnelle de Pausanias ne porte pas sur cette association, mais sur la nature de l'inspiration d'Homère. La recherche du lieu de consultation par Ulysse des ombres de l'Hadès est antique, mais purement littéraire. Mais la curiosité du Périégète ne l'a pas convaincu de visiter cette région. À noter aussi que Pausanias, comme Thucydide, I, 46, 4, ne décrit pas de sanctuaire, mais un paysage.

  Au livre IX, Pausanias rapporte plusieurs traditions au sujet de la mort d'Orphée; selon l'une d'elle, le héros se serait suicidé après son échec à sauver Eurydice de la mort définitive. La source de Pausanias situe la scène près de l'Aornos en Thesprôtie:

  D'autres, pensant que sa femme était morte avant, racontent qu'il vint pour elle près de l'Aornos en Thesprôtie, car il y a là un antique Nekyomanteion. [Pausanias, IX, 30, 6.][41]

Ce passage montre comme le précédent que la mention de l'oracle des morts de Thesprôtie est avant tout un lieu commun littéraire, peu courant, mais évident. Orphée n'entretient pas de rapport particulier avec l'Epire ou la Thesprôtie, sa légende ne peut donc justifier sa venue sur les bords de l'Achéron. La raison d'être du récit, selon la source de Pausanias, est l'opinion selon laquelle Eurydice mourut avant Orphée: le lieu de la descente du héros aux Enfers est indifférent à l'objet principal de cette version de la mort d'Orphée. Le texte est remarquablement contradictoire, car Orphée se rend en Thesprôtie car il y existe un sanctuaire oraculaire où l'on évoque les ombres des défunts, mais l'endroit n'est pour lui qu'un lieu de passage vers l'Hadès; "einai gar palai nekuomanteion autothi" est probablement un commentaire érudit et mal à propos de Pausanias: la contradiction est ainsi probablement due à la juxtaposition de la source du Périégète, qui ne parle que d'une entrée des Enfers, et de l'érudition touristique de Pausanias, dont on sait grâce au texte précédent qu'il connaissait l'existence d'un oracle des morts dans le Sud de l'Epire. Ce n'est pas l'aspect mythique de la catabasis d'Orphée qui affaiblit la pertinence historique du fait comme témoignage de la réalité du sanctuaire oraculaire, mais sa "famille" littéraire le rattachant au texte de l'Odyssée, dont le lien avec la Thesprôtie est clair à l'époque de Pausanias. La source citée par le Périégète permet en revanche de constater la pérennité de la tradition d'une entrée des enfers en Thesprôtie[42].

  b. Sources numismatiques: le monnayage d'Eléa

  P. R. Franke classe les monnaies d'Eléa en quatre groupes qu'il date du IVe s. Les représentations de Cerbère et du couvre-chef d'Hadès qu'elles portent sont les témoignages archéologiques d'un sanctuaire ou d'un lieu infernal dans la région. Hadès n'est pas présent directement, mais par l'intermédiaire de son portier, Cerbère, qu'un autre portier, Héraclès saura vaincre ou éviter. Le culte d'Hadès est peu diffusé en Grèce[43]; la raison en est entre autres que le lot géographique ou cosmique dévolu au dieu est souterrain et ne se manifeste que sous la forme d'une entrée, d'une porte. Aucune source ne mentionne un temple ou même un téménos près de l'Achéron de Thesprôtie. Il n'est pas interdit d'en faire l'hypothèse, mais la seule source locale qui prouve une vocation infernale de la zone, les monnaies d'Eléa, présente Hadès de manière allusive, par son chien Cerbère. Le monstre induit bien sûr l'idée d'entrée, et peut aussi se comprendre comme l'indice d'une catabasis d'un héros comme Héraclès.

  B. Topographie et archéologie: localisation et identification du sanctuaire

  Pour tenter de localiser les portes de l'Enfer thesprôte et les probables aménagements architecturaux qui lui étaient associés, l'enquête doit avant tout être sensible au paysage. S'il n'y a aucune évidence géographique pour identifier une entrée des Enfers, les sources locales permettent de restreindre la recherche à une petite région: le Phanari, les vallées du Cocyte et de Paramythia. Les fouilles de S. I. Dacaris à Mésopotamon ont permis de mieux connaître la basse vallée de l'Achéron, et d'exclure, malgré l'interprétation de l'archéologue, une localisation dans la zone d'alluvionnement.

  a. Les fouilles de S. I. Dacaris à Mésopotamon (monastère Saint-Jean-Prodromos)

  Comme Pausanias, S. I. Dacaris pense que la consultation d'Ulysse est située par Homère dans un lieu précis, le Phanari de Thesprôtie. Ses fouilles sur la butte du monastère Saint-Jean à Mésopotamon[44] montrent pour lui que ce lieu devint un sanctuaire dont il observe des traces aux époques archaïque et classique. Un complexe architectural monumental fut construit à l'époque hellénistique. Les fouilles n'ont pas donné lieu à une publication d'ensemble. La bibliographie se compose donc de comptes-rendus archéologiques réguliers et de quelques synthèses rédigées par l'archéologue.

  Dès le premier article en 1958 qui évoque les vestiges des collines de Xylocastro et du monastère Saint-Jean, S. I. Dacaris formule lors de la première campagne de fouille son interprétation du site[45]. La crypte est pour lui un édifice cultuel consacré à une divinité chthonienne ou un héros; l'interprétation de l'ensemble du complexe comme le palais d'Hadès et de Perséphone où les pèlerins venaient consulter les ombres intervient quelques mois plus tard[46]. Les campagnes de fouilles qui suivront, interrompues de 1964 jusqu'en 1975, ne cesseront de confirmer cette identification[47]. Nous allons examiner les arguments essentiels de S. I. Dacaris, en tentant de distinguer le fait archéologique du commentaire, car les deux sont le plus souvent imbriqués dans les publications.

  Le premier argument est topographique: le sanctuaire est situé tout près de Kichyros ou Ephyra[48], dont le site est localisé sur la colline de Xylocastro. Le site fut fouillé et l'acropole datée de la fin de la période mycénienne[49], ce qui n'infirme pas son identification avec l'Ephyra d'Homère. Or la colline qui surplombe le village de Mésopotamon est à quelques centaines de mètres au Sud/Est de Xylocastro. Le complexe est composé d'un édifice rectangulaire entouré sur trois côtés (à l'Ouest, au Nord et à l'Est) d'un mur périphérique plus ou moins épais, créant des espaces organisés par des cloisons isolant de nombreuses pièces. L'élévation du bâtiment rectangulaire est bien conservée jusqu'au premier étage où fut bâti au XVIIIes l'église du monastère Saint-Jean[50]. Sous la salle centrale oblongue du premier étage, fut en partie creusée dans la roche une autre salle couverte d'une voûte dotée de quinze arcs dont le diamètre est égal à la hauteur de la pièce. Le fouilleur interprète cette crypte comme le palais d'Hadès et de Perséphone, ou la salle d'apparition des ombres consultées par les pèlerins[51]. Les salles situées au Nord étaient consacrées à une incubation préparant la descente dans l'Hadès. Puis le consultant franchissait la porte Z, à droite de laquelle fut découvert un amas de pierres mis en relation avec un jet apotropaïque. Il parvenait ensuite à la pièce q, où des restes de sacrifices carbonisés furent exhumés[52]. Puis le consultant entrait dans le labyrinthe destiné à le désorienter avant de rencontrer les ombres. Dans une des pièces à l'Ouest, S. I. Dacaris découvrit quelques figurines en terre cuite dont un Cerbère, dont il ne donne malheureusement pas de photographie[53], et de petites têtes interprétées comme des représentations de Perséphone[54]. Une Perséphone en terre cuite coiffée d'un polos compte parmi ces découvertes[55]. D'autres objets en fer (rênes de chevaux, fer de charrue, pelles, pointes de flèches, clefs ...) sont aussi considérés comme des offrandes chthoniennes[56]. Dans la salle supérieure du temple, l'édifice rectangulaire, des petites roues crantées en bronze sont attribuées à une machinerie permettant de faire apparaître et disparaître les images des morts (phasmata). L'ensemble date de la fin du IIIes[57]; mais des tessons préhistoriques, archaïques et classiques furent aussi enregistrés. Le bâtiment fut détruit par les troupes romaines en 167 avant. J.-C. La phase architecturale hellénistique est courte, mais l'archéologue pense qu'elle fut précédée par un sanctuaire très ancien qui a laissé peu de traces matérielles.

  Notre propos n'est pas de reprendre une à une les conclusions de S. I. Dacaris. Entreprendre une fouille avec une hypothèse interprétative préconçue ne nous semble pas être une erreur de méthode, et rend l'étude et la réflexion archéologique contemporaines du dégagement des vestiges et de l'observation. Un a priori est souhaitable, et, sans doute, inévitable. Celui de S. I. Dacaris était enthousiasmant. Mais son défaut est de soudainement appauvrir les autres interprétations possibles, de les rendre moins intéressantes; cette hiérarchie artificielle, fondée sur des critères qui ne sont pas issus de l'étude des vestiges, convertit la recherche archéologique en acte créateur. La fouille a construit le Nekyomanteion; de ce point de vue l'absence de publication générale et de distinction entre les faits archéologiques et l'interprétation deviennent compréhensibles, car cela exigeait une interruption, une pause dans la dynamique de la fouille qui aurait fragilisé l'interprétation globale. Le dégagement des vestiges ne servit donc pas à corriger l'hypothèse initiale, à laquelle l'archéologie donna chair et consistance, c'est-à-dire une illustration[58].

  D'un point de vue topographique, la localisation de S. I. Dacaris repose sur la proximité d'Ephyra et du Nekyomanteion, attestée par Pausanias, I, 17, 5. Mais le texte ne mentionne pas le sanctuaire, et situe seulement Kichyros (Ephyra) près du lac et du fleuve Achéron[59]. La morphologie du complexe découvert à Mésopotamon ne peut être celle d'un sanctuaire oraculaire[60]. Le bâtiment rectangulaire fortifié de murs épais et défendu à sa porte par une chicane est une tour, un donjon qui domine les autres constructions. Les diverses pièces contenaient des outils, de la céramique et des témoignages d'activités agricoles et artisanales[61]; mais elles servaient surtout de magasins. Ces lieux de stockage et surtout de production se développaient à l'Ouest de la tour, et sur ses côtés Nord et Est. Le rez-de-chaussée de la tour servait aussi de magasin. La crypte, couverte en plates-bandes supportées par des arcs, est bien sûr une citerne dont l'étanchéité est assurée par la roche naturelle[62]. Le sol est irrégulier et ne fut pas travaillé; un regard était probablement aménagé au Sud[63]. Cette citerne n'est pas unique dans la région: Byllis en offre un très bel exemple qui utilise aussi la voûte comme système de couverture[64]. Ce sont des caractéristiques techniques qui indiquent la fonction de cette crypte, mais aussi le contexte architectural[65]. Les murs sont construits pour la plupart en appareil polygonal, mais ne sont pas épais et recevaient une élévation de brique, comme les maisons de Cassopé[66].

  Sur le sol de la tour et près de l'escalier qui mène au premier étage furent découvertes des petites roues crantées en bronze[67]. D. Baatz a démontré qu'il s'agissait d'éléments de catapulte[68], ce qui ne peut surprendre au regard de l'aspect militaire de l'architecture. Entre la découverte de la catapulte d'Ampurias en 1912 et les articles de D. Baatz, l'artillerie grecque a peu intéressé les chercheurs[69]. Le regain d'intérêt est légèrement postérieur aux fouilles de S. I. Dacaris, ce qui explique son interprétation[70]. Le problème est bien différent de celui qui est posé par la crypte, car une catapulte n'est pas incompatible avec un contexte cultuel, comme le montre l'exemple du cap Sounion, où une tour était défendue par une pièce d'artillerie dont des fragments furent retrouvés[71]. Mais les éléments de la catapulte d'Ephyra furent retrouvés dans la tour, le "temple" de S. I. Dacaris. Si l'on veut maintenir l'interprétation religieuse, la seule solution est de considérer ces rondelles de bronze comme des offrandes, ce qui pose à nouveau le problème de la fonction du complexe architectural de Mésopotamon[72].

  Beaucoup de statuettes archaïques féminines coiffées d'un polos proviennent d'une zone du village de Mésopotamon. Elles peuvent en effet constituer un dépôt votif ou funéraire. Reconnaître Perséphone est possible. C'est le seul lieu où pourrait avoir existé un petit sanctuaire dédié à une divinité féminine[73]. Mais le lieu de découverte est à distinguer de la colline du monastère Saint-Jean. L'applique en terre cuite interprétée par S. I. Dacaris comme une Perséphone ou une Déméter ne peut être identifiée avec autant de certitude et de précision. Ce type d'offrande de buste féminin à polos, ne représente pas par lui-même une divinité précise[74]; en revanche, offert à la déesse, elle devient la déesse. C'est donc un contexte cultuel déterminé, le geste ou l'intention du dédicant qui font cesser l'anonymat de l'objet[75]. Ces figurines de terre cuite découvertes à l'intérieur de l'édifice ne peuvent seules autoriser l'interprétation religieuse. De même, la découverte de mollusques, interprétés par le fouilleur comme des aliments hallucinogènes consommés par les pèlerins ou les consultants, ne peut surprendre dans le cadre d'un complexe de production et de consommation situé près de la mer[76].

  Le complexe peut alors être compris comme une villa fortifiée de l'époque hellénistique. Les termes antiques sont ceux de chorion, de tyrsis ou de pyrgos[77]. Ces édifices sont fortifiés, comportent une tour et ont pour fonction l'exploitation agricole d'un territoire[78]. Dans sa synthèse sur les maisons à tour, M. Nowicka note à propos de la villa hellénistique pourvue d'éléments défensifs: "Les résidences rurales fortifiées, qui sont dotées de tours servant de moyen de défense, se trouvent, en général, sur les territoires périphériques, le littoral, les territoires exposés aux attaques"[79]. Les fermes fortifiées de Malathré[80] près de Bouthrôtos, et de Çuka[81] dans la région de Phoiniké fournissent de bons exemples régionaux.

  b. La région de Glyki et des monts Souli

  L'entrée des Enfers de Thesprôtie et les rares consultations nékyomantiques doivent être situées plus au Nord, dans la région du village de Glyki[82], à proximité des gorges de l'Achéron. La fraîcheur de l'endroit est accueillante en été, mais l'hiver y est froid et humide. Archéologie, toponymie et évidence géographique firent des environs de Glyki l'un des lieux proposés pour situer le Nekyomanteion[83]. Divers voyageurs et savants ont visité Glyki et les gorges de l'Achéron. Leurs descriptions sont souvent enthousiastes, riches de notations pittoresques ou pertinentes et insistent sur la grandeur de ce paysage[84].

  Tous les voyageurs ont remarqué que l'église de Glyki, Saint-Donat, remployait des blocs antiques, de grands orthostates, et des colonnes[85]. Tous ces éléments sont encore visibles aujourd'hui; l'église fut fouillée et le site est maintenant protégé[86]. Le sanctuaire fut détruit pendant la guerre souliote menée par Ali Pacha de Tépélen, qui utilisa ses pierres pour construire une kullë à proximité immédiate[87]. S'il est certain que des blocs sont antiques, leur provenance est impossible à déterminer, car les sites sont nombreux dans la région[88]. Ces remplois semblent appartenir à un ou plusieurs édifices d'époque romaine.

  Le fleuve principal du Phanari est le Mavron, identifié avec l'Achéron de Thesprôtie. Mais il porte aussi les noms de Phanariôtico, Souliôtico, Lakiôtico ou Glykis, selon les paysages qu'il traverse. Entre le village de Glyki et les gorges, le fleuve connaît une zone de méandres, tout en conservant un cours rapide[89]. Une falaise fluviale est particulièrement bien individualisée et conserve à ses pieds les traces d'aménagements, dont, bien sûr, rien ne prouve qu'ils sont antiques. Une roche de très grandes dimensions est contournée sur un côté par le cours actuel du fleuve. Quand on remonte le fleuve, l'entrée des gorges, dont le toponyme est Klisoura, intervient tard et brutalement dans le paysage. Deux falaises parallèles forment un couloir étroit et profond, que l'on peut contourner par le Sud et le Nord où deux sentiers soutenus par une maçonnerie gardent le souvenir d'un axe important de communication. Si l'on cherche à localiser avec vraisemblance un sanctuaire oraculaire, ou simplement un petit aménagement architectural, il ne peut être situé qu'entre Glyki et les "portes" de Klisoura, là où la vallée de l'Achéron est encore accessible.

  Si l'on franchit les gorges par les sentiers latéraux, et que l'on redescend au plus tôt dans le lit du fleuve, on arrive à un petit pont permettant de rejoindre une petite église en ruine. En hiver, et jusqu'au printemps, un affluent ajoute ici ses eaux à celles de l'Achéron. Au-delà de l'église, à l'Est, le cours change brusquement de direction vers le Sud, où il rencontre un autre affluent saisonnier. Tous les voyageurs insistent sur la disparition des eaux du fleuve. Les eaux disparaissent en effet de la vue, mais n'ont pas de cours souterrain[90]. Il faut ici se souvenir que les Enfers grecs sont situés dans l'Odyssée à l'horizon du monde connu, mais qu'ils sont souterrains dans l'Iliade. Les gorges amplifient le bruit du fleuve, mais le rendent aussi invisible. Ces caractéristiques font de ces gorges le lieu où les Anciens pensaient que le bas-monde était accessible.

  II. Réalité géographique de la basse vallée de l'Achéron

  L'analyse des faits littéraires et archéologiques conduit à privilégier, contrairement à S. I. Dacaris une localisation des entrées des enfers à Glyki, plutôt qu'au promontoire de Mésopotamon. Une approche géomorphologique de la basse vallée de l'Achéron permet de lire le paysage de la plaine du Phanari, non plus comme un tableau figé depuis l'antiquité, mais dans sa mobilité constante[91] et apporte des arguments favorables eux aussi à une localisation des entrées des enfers à Glyki.

  A. Contexte géomorphologique de la plaine du Phanari (fig. 2)

  La plaine du Phanari correspond à la basse vallée de l'Achéron et à son delta. Ce dernier se jette dans la baie très peu profonde d'Ammoudia, laquelle ne communique avec la mer que par une étroite échancrure dans la falaise littorale.

  De plus, le Phanari ne semble pas être dans l'Antiquité une zone particulièrement inhospitalière, la densité de l'habitat périphérique ne suggère pas cette idée. La plaine du Phanari n'a pris son aspect actuel de plaine riche et cultivée qu'à partir de 1948[92] et les grands travaux de drainage entrepris par la société Boot[93]. Jusqu'à cette date la plaine est saisonnièrement inondée par les eaux de crue de l'Achéron et du Cocyte et par les eaux issues des exsurgences[94] de la bordure Nord-Ouest de la plaine dont des marécages occupent le fond. Pour preuve, aucun village n'est installé dans la plaine. Ils sont tous localisés sur des buttes calcaires ou en bordure de la plaine, notamment sur les cônes de déjection. L'assèchement des marais après la deuxième guerre mondiale améliora l'exploitation agricole des terres, et modifia un paysage qui est très vraisemblablement celui de l'Antiquité[95]. La plaine était auparavant mal drainée et inondée pendant la moitié de l'année par les eaux de l'Achéron, du Cocyte et des résurgences. Le marécage ne présente donc pas que des inconvénients, mais assure fertilité et prospérité pendant une partie de l'année[96]. Une zone infernale n'est vraisemblable qu'à la périphérie du Phanari. Distinguons maintenant les grands traits de relief acquis depuis longtemps des éléments plus mobiles à l'échelle historique que sont le littoral de la baie d'Ammoudia, les lits fluviaux et l'extension des zones marécageuses.

  a. Des grands traits de relief acquis depuis la fin du Pliocène

  C'est le rapprochement entre les plaques africaines et eurasiatiques, amorcé dès le jurassique supérieur, fortement accéléré au début du tertiaire et surtout à l'oligocène, qui est à l'origine de la structure géologique de toute la Grèce occidentale à laquelle la région appartient. La conséquence de ce rapprochement a été la mise en place d'imposantes nappes de charriage qui ont abouti dans le paysage à la constitution de binômes calcaire/flysch[97], qui arment les plissements constitués d'anticlinaux[98] et de synclinaux[99]. Pendant les périodes du miocène et du pliocène un dense réseau de failles a découpé ces structures plissées. La zone est toujours tectoniquement active (Fig. 2). 

  b. Un réseau hydrographique inadapté à la structure géologique

  La structure plissée est parallèle à la côte, ce qui a obligé le réseau hydrographique à suivre un cours inadapté, perpendiculaire à la structure géologique[100] (Fig.2). L'Achéron sort du val[101] de Souli par une cluse[102] étroite, perpendiculaire au front de chevauchement[103] de Paramythia au droit de Glyki. Là il divague sur son cône de déjection, construit au sein du val de Paramythia, d'où débouche au Nord le Cocyte. Les deux cours d'eau franchissent ensuite, en contournant une série de buttes calcaire, le front de chevauchement de l'unité anticlinale de Margariti, à la faveur d'une remontée gypseuse plus sensible à la dissolution que le calcaire du Pantocrator.

  Passé le promontoire de Mésopotamon, où se produit la confluence entre le Cocyte et l'Achéron, ce dernier se jette dans sa basse plaine deltaïque fermée par un escarpement presque continu qui correspond au front de chevauchement de Margariti. L'inadaptation du cours inférieur de l'Achéron a été grandement favorisée par le contexte karstique[104], qui a facilité l'attaque par dissolution des points faibles des structures anticlinales.

  c. Un contexte karstique dominant

  L'héritage géologique explique en effet que sur le pourtour de la plaine du Phanari ce sont les roches carbonatées qui dominent, qu'il s'agisse des calcaires liasiques de Sinaiais et de Pantokrator, des brèches triasiques, voire d'affleurements de gypse. Ces roches sont toutes sensibles à la dissolution sous l'action conjuguée de l'eau et du gaz carbonique et les formes de relief karstique dominent, qu'il s'agisse du canyon de Glyki, des lapiés[105] développés sur les versants, du poljé[106] de Margariti tout proche, et des nombreuses exsurgences qui bordent la plaine.

  B. Mobilité des "paysages infernaux" de la plaine du Phanari

  La localisation du Nekyomanteion par S. I. Dacaris sur le promontoire de Mésopotamon repose pour beaucoup sur une identification du paysage actuel, avec le paysage décrit par Homère dans l'Odyssée. Mais une difficulté réside dans le fait que les éléments déterminants et constitutifs de ce paysage n'appartiennent pas aux grands ensembles structuraux, acquis depuis le Pliocène, que nous venons de décrire. Les lits fluviaux, le cordon littoral sont en effet des formes dynamiques mobiles, qui se sont élaborées tout au long de l'Holocène depuis la fin de la transgression Versilienne[107]. Sur toute cette période la plaine du Phanari a ainsi été engraissée des alluvions de l'Achéron et du Cocyte, tandis que le delta de l'Achéron s'est progressivement construit par le remblaiement progressif de la baie d'Ammoudia.

  a. La description homérique

  Nous avons vu qu'il est abusif de supposer que la description homérique corresponde à un lieu précis décrit minutieusement par le poète. Mais Pausanias témoigne de l'antiquité du rapport entre l'Evocation des morts et le Sud de la Thesprôtie; rien ne permet de le contredire. Si ce rapport n'est pas fondé, l'usage expérimental du texte homérique se justifie néanmoins. Reprenons les éléments du paysage décrit par le poète: Ulysse doit atteindre en bateau un petit promontoire, puis s'engager à travers un marais, pour parvenir à une confluence située devant une roche ou une falaise.

  L'évocation d'un littoral au pied d'un petit promontoire et d'un marais en arrière de celui-ci apparaît troublante en première lecture. Mais à y bien réfléchir, on se rend compte que cette description pourrait convenir à la plupart des sites grecs fondés sur tout le pourtour du bassin méditerranéen.

  L'originalité de la baie d'Ammoudia réside dans le fait que la communication avec l'océan est assurée par ce qui semble, vu de la mer, n'être qu'une petite échancrure dans la falaise, laquelle masque la plaine et l'Achéron. Or cette caractéristique n'est pas précisée dans le texte. S. I Dacaris s'appuie pourtant sur la suite du texte pour légitimer le site du Nekyomanteion sur le promontoire de Mésopotamon. C'est en effet là que confluent deux cours d'eau, où l'on veut reconnaître le Cocyte et l'Achéron.

  Pourtant est-il légitime de vouloir retrouver dans le monde réel à la surface du monde habité par les hommes, une confluence située dans le monde souterrain des enfers? Le texte parle explicitement du lieu de la confluence, mais ne précise pas que cette dernière soit visible dans le paysage. La permanence de la confluence de Mésopotamon à l'époque historique est en outre fortement improbable.

  b. Modification de tracé du cordon littoral et des lits fluviaux à l'Holocène

  L'observation d'une photographie aérienne de la baie d'Ammoudia[108] démontre la mobilité des lits fluviaux et du cordon littoral. Les cercles concentriques que l'on peut observer sont les anciens cordons littoraux sableux qui témoignent de la fermeture progressive de la baie. Il apparaît ainsi que le plus ancien cordon littoral prenait appui sur le promontoire de Mésopotamon.

  Le cours aval de l'Achéron a lui-même fluctué. La même photographie permet de préciser un ancien lit, tandis que la simple observation de la carte topographique au 1/50000 permet de constater qu'entre Glyki et Mésopotamon des chenaux abandonnés, du Cocyte et de l'Achéron, qui fonctionnaient encore en période de crue avant les aménagements de la plaine, confluent en plusieurs endroits.

  Dans l'Antiquité, la confluence entre le Cocyte et l'Achéron ne se trouvait donc certainement pas à Mésopotamon, mais plus à l'amont. Peut-être même la confluence ne se faisait-elle que par l'intermédiaire de la vaste zone marécageuse qui occupait jusqu'en 1948 le fond du val en hiver. Y a-t-il dans la plaine de Phanari un site géomorphologique stable à l'échelle de l'Holocène qui puisse avoir frappé les esprits et être proposé comme entrée des enfers?

  c. L'exsurgence de Glyki: entrée des enfers de Thesprotie?

  Nous pensons pouvoir identifier ce site géomorphologique avec l'exsurgence de Glyki. Cette exsurgence est en effet aujourd'hui encore la plus puissante de la région, installée dans un site remarquable au débouché de la gorge de Glyki au pied d'une paroi calcaire abrupte[109]. L'eau surgit sous pression avec un courant très rapide d'un oeil noir que l'on devine sous l'encorbellement du pied de falaise. En milieu méditerranéen, même sub-humide comme l'Epire, les exsurgences sont toujours des phénomènes remarquables, tant l'abondance d'eau fraîche toute l'année, notamment en période de sécheresse estivale, semble toujours un peu miraculeuse.

  L'exsurgence de Glyki présenterait de notre point de vue l'avantage du mystère. Elle n'expliciterait pas la confluence infernale, mais elle la localiserait tout en la masquant, dans un contexte d'écoulement turbulent qui n'est pas sans rappeler l'image homérique des deux fleuves qui se réunissent une roche ou une falaise. Mais l'argument essentiel à notre démonstration réside dans le fait que la localisation de l'entrée des enfers de Thesprôtie à l'exsurgence de Glyki permet de proposer une cohérence géomorphologique et de créer un lien logique entre les enfers de Thesprôtie et ceux de Triphylie. Il ne s'agit bien sûr que d'une hypothèse, mais elle nous paraît séduisante.

  En outre, nous avons pu observer tout au long d'un beau dimanche d'août 1995, le maintien d'une superstition locale, apparemment intégrée aux fêtes religieuses célébrées en l'honneur de la Vierge. La population locale se presse autour de cette source, expliquant à l'étranger incrédule que ses eaux peuvent assurer longévité et, qui sait, éternité.

  Nous avons déjà exprimé la prépondérance du phénomène karstique autour de la plaine du Phanari. Le phénomène karstique n'est pas propre à notre région, il est très fréquent en vieille Grèce, notamment en Arcadie. Or, la colonisation de la plaine du Phanari a été conduite par des Eléens, qui eux-mêmes connaissaient une zone infernale aux confins de leur territoire.

  III.  Une convergence historico-géographique entre les entrées des enfers de Thesprôtie et de Triphylie.

  Si l'oracle des morts de Thesprôtie est en partie un lieu "littéraire", la réalité d'une entrée des enfers peut en revanche être considérée comme une certitude. Or, si le paysage grec offre de nombreux lieux présentant les caractères topographiques infernaux, la liste des entrées des enfers grecs n'est pas très longue. La forme du paysage ne peut donc être considérée comme un critère unique d'élection: la sacralité naturelle du lieu, c'est-à-dire sa conformité plus ou moins grande au modèle infernal, ne précède pas l'événement fondateur du sanctuaire ou du culte, qu'il soit la décision d'un oïkiste ou une épiphanie divine. S'il faut convenir de l'évidente antériorité de l'impression causée par un site exceptionnel, c'est toujours un acte concret, une décision ou une intervention divine qui précède le caractère sacré d'un lieu. Si les gorges du fleuve thesprôte sont considérées comme une entrée des enfers, la cause en est historique, et le fait n'est pas une sanction religieuse ou rituelle d'un paysage infernal.

  Une convergence d'arguments historiques et géomorphologiques permet d'établir à titre d'hypothèse une cohérence entre les entrées des enfers de Thesprôtie et de Triphylie par le biais de la colonisation éléenne.

  A. "Stomio" sur la Néda: un lieu géomorphologique remarquable

  La Néda, fleuve torrentiel, qui fixait dans l'Antiquité la frontière entre l'Elide et la Messénie prend sa source au mont Lycée, non loin du village d'Haghios Sostis. De là, le fleuve se jette dans la mer Ionienne, entre Zacharo et Kiperissia, après un parcours d'une trentaine de kilomètres, qui lui fait franchir une dénivellation de mille mètres. La majeure partie de son cours s'effectue dans un contexte karstique dominant, au fond de gorges taillées dans le calcaire d'Olonos[110] (Fig. 3).

  À la verticale du site antique de Phigalie, le canyon de la Néda est profond de quelques 250 mètres. C'est à cet endroit que se localise le site géomorphologique remarquable dénommé "Stomio"[111] ou "gouffre de la vierge". À cet endroit où la gorge est étroite et le cours de la Néda torrentiel, le fleuve disparaît par une perte et s'écoule sur une centaine de mètres dans un tunnel naturel. Ce tunnel correspond aux restes d'un conduit karstique non éboulé et témoigne des processus de dissolution et d'effondrement à l'origine de la formation du canyon. L'entrée de cette perte, le "gouffre de la Vierge", est impressionnante par son ouverture ogivale d'une vingtaine de mètres de hauteur et l'obscurité dans laquelle les eaux s'engouffrent. Le lit de la rivière est impraticable au-delà du stomion[112]. Là aussi une pratique religieuse contemporaine peut être observée. À l'occasion des fêtes de la vierge du mois d'août, les villageois descendent des villages avoisinant en processions et convergent sur le gouffre de la vierge pour bénir l'eau du fleuve .

  Si nous admettons que les Éléens connaissaient une entrée des enfers caractérisée par la disparition d'un cours d'eau dans un gouffre la complémentarité géomorphologique entre les entrées des enfers de Triphylie et de Thesprôtie est troublante. En effet, partis coloniser de nouvelles contrées, soucieux de recréer un contexte culturel et mythologique familier et fondateur, la nouvelle entrée des enfers choisies en Thesprôtie s'avère complémentaire de la première et non concurrente. À Glyki, le fleuve émerge du sous-sol.

  B. Les arguments historiques et archéologiques

  Archéologie et traditions littéraires montrent que la basse vallée de l'Achéron et les régions voisines sont une vieille terre de colonisation, même si l'on fait abstraction de la fragile hypothèse d'une présence sub-mycénienne[113]. Les puissances colonisatrices sont Corinthe et l'Elide. La présence éléenne ne remonte pas nécessairement au VIIIes avant J.-C.; elle est plus vraisemblablement contemporaine de la colonisation corinthienne[114]. Comme l'a suggéré P. R. Franke[115], la présence éléenne peut avoir un rapport avec celle d'Hadès associée à une entrée des Enfers. En 1956, D. Evangélidis a longuement insisté sur les rapports historiques mais aussi toponymiques entretenus par l'Elide et l'Epire[116]. Ses arguments sont les suivants. Tite-Live mentionne une Triphylie en Molossie que D. Evangélidis situe dans la région des gorges de l'Aôos[117]. Ephyre et Charadros existent dans les deux régions[118], ainsi qu'un fleuve Achéron. De même que les entrées de son domaine, le culte d'Hadès est très rare en Grèce, ce que sa mythologie, discrète et surtout éleusinienne, confirme en l'expliquant. Hadès est présent à Athènes, à Hermione et à Coroné[119], mais son temple le plus fameux est à Elis. Selon Pausanias, l'édifice est ouvert un fois par an, au prêtre du dieu[120]. Le Périégète raconte comme aition du culte éléen le combat d'Héraclès contre Hadès à Pylos. Strabon nomme en Triphylie, au Sud de l'Elide, une Pylos, dont il pense qu'elle est celle d'Homère. Près du mont Mynthé voisin de la Pylos de Triphylie, Strabon signale aussi un sanctuaire d'Hadès et un téménos de Déméter[121]; de même en VIII, 3, 15:

  Aux confins septentrionaux du territoire de Pylos se trouvaient deux petites villes triphyliennes, Hypana et Typanéai; la première a été englobée dans la cité d'Elis, l'autre n'a connu aucun changement. Deux fleuves coulent à proximité, le Dalion et l'Achéron, affluents de l'Alphée; le nom de l'Achéron est à mettre en relation avec Hadès; en effet les sanctuaires de Déméter et de Coré aussi bien que ceux d'Hadès y sont l'objet d'une très grande vénération/.../.[122]

Strabon poursuit en se demandant pourquoi cette région est vouée à Hadès; sa réponse est le contraste entre les zones très fertiles et celles où poussent "la nielle et le jonc"[123]. La confusion entre Pylos de Messénie et Pylos de Triphylie est due au caractère infernal qui entoure la plus ancienne des deux[124]; ce caractère est déjà homérique[125], et appartient à une représentation mythique de l'Occident grec en général: Pylos est une porte des Enfers[126].

  Phigalie appartient géographiquement à la Triphylie[127]. M. Jost a montré que le sanctuaire de Déméter Melaina ne devait pas être situé au catavothre de la Néda, ce que ne peut permettre le texte de Pausanias, mais près du mont Saint-Elie[128]. En revanche le Périégète mentionne des psychagogon; à Phigalie: le roi de Sparte Pausanias est venu les rencontrer pour se laver d'un meurtre[129]. Ces prêtres ou magiciens nécromants évoquent les âmes des morts, et savent ramener pour un temps les ombres des Enfers[130]. Le scénario est le même que pour la consultation de Périandre, mais ce que le roi de Sparte désire est sans doute l'apaisement. La mention par Pausanias de nécromants et la disparition des eaux de la Néda doivent être mises en relation; mais l'enjeu est seulement topographique, car les sources évoquant des thèmes infernaux dans la région sont assez nombreuses pour ne pas douter de leur pertinence historique. Les entrées ou les portes des enfers sont le plus souvent des gorges encaissées d'où sort un fleuve; nous aurions l'inverse à Phigalie, un cours d'eau qui s'engouffre dans la montagne[131].

  L'explication diffusionniste appliquée à l'histoire des cultes est aujourd'hui le plus souvent réfutée. Cette méfiance est légitime, car les abus furent nombreux dans divers domaines[132]. Le modèle est mauvais quand il est convoqué pour réduire, et finalement abolir, une distance géographique ou chronologique. Mais l'idée, et non le modèle, de la diffusion des cultes est antique; d'une part l'histoire est souvent pensée par les Anciens d'une manière généalogique, d'autre part la reproduction de certains cultes est incontestable, en particulier dans un contexte colonial. Si le cadre général d'explication des thèmes infernaux thesprôtes est la présence coloniale éléenne, les détails et la chronologie de cette reproduction de culte restent très hypothétiques. Il est nécessaire de distinguer trois éléments: la topographie et la toponymie infernales, le culte d'Hadès ou d'autres divinités liées au monde des morts, et l'activité mantique. Nous avons vu que les enfers de Thesprôtie s'intègrent à une conception générale de l'Occident grec: l'explication par la diffusion se heurte ici à une aporie, car c'est toute une région du monde grec qui est considérée comme infernale, la Thesprôtie au même titre que la Messénie, l'Elide ou la Triphylie péloponnésienne. L'explication ne peut donc être chronologique, mais géographique; elle ne peut prouver l'origine éléenne de l'entrée des Enfers de Thesprôtie, mais la rend envisageable; d'autant mieux qu'il existe en Elide une toponymie infernale dans une région située à la frontière du pays. Le culte ou la présence d'Hadès, originalité de la cité d'Elis, peut en revanche s'expliquer par une diffusion, étant donné sa rareté. La mantique pratiquée dans ces sanctuaires ne semble pas être une activité courante, et se présente toujours dans les sources comme un fait exceptionnel. Cette magie a son histoire propre et marginale parmi les cultes oraculaires grecs. Hérodote nous enseigne que l'entrée des enfers de Thesprôtie, comme celles d'Héraclée, du cap Tenare ou de Phigalie, pouvait être un nekyomanteion. L'Achéron est une frontière entre la Cassopie éléenne et la Thesprôtie. Les colons instaurèrent probablement ici un de leurs cultes importants, en reproduisant une de leurs eschatiai, où abondent les références aux thèmes infernaux[133].

 

  Conclusion

  Les sources qui mentionnent la pratique de l'évocation des ombres sont en grande majorité tardives. Certains auteurs cherchent pourtant des traces d'une nécromancie ancienne, voire même minoenne ou mycénienne[134]. Le rituel suivi par Ulysse est un sacrifice non-sanglant destiné au monde chthonien, il est nécromantique dans le contexte odysséen, mais pas par nature. La nécromancie est une pratique divinatoire rare qui a laissé peu de traces dans la littérature[135]. Elle est une magie qui inspire horreur et dégoût[136]. Notre sanctuaire correspond plutôt à un psychopompéion, nom que donne Plutarque au mantéion du cap Tenare[137]. Hadès est lui-même rarement nommé. En réalité, la consistance cultuelle de la nécromancie ou des rites psychopompes est faible. M. Detienne a sûrement raison d'inscrire la descente dans l'Hadès du consultant de Trophonios à Livadia dans le mécanisme des processus incubatoires, et plus largement, dans celui de l'inspiration[138]. Comme toute pratique cultuelle grecque, l'évocation des morts, transgression héroïque et aventureuse chez Homère ou mantique chez Virgile, ne respecte pas une liturgie identique partout. Elle s'inscrit aussi bien dans une conception géographique et topique des enfers, que dans une conception plus spirituelle où le sommeil et l'oubli deviennent les allégories de la mort. Malgré la distance qui les sépare, Périandre, Héraclès ou Orphée fréquentent les enfers.

  Les paysages karstiques de la vieille Grèce auraient ainsi modelé la représentation des paysages infernaux. Le modèle que nous proposons est celui d'une diffusion des entrées des enfers à partir de la vieille Grèce, par le biais du phénomène de colonisation. Le lien qui selon nous lierait les entrées des enfers de Triphylie et de Thesprôtie pourrait se retrouver ailleurs, avec pour centre peut-être Hermione, le cap Tenare... Le phénomène de diffusion pourrait avoir été favorisé par l'omniprésence des montagnes calcaires sur tout le pourtour du bassin méditerranéen. Les paysages karstiques de la vieille Grèce auraient ainsi modelé la représentation des paysages infernaux.

  Il existe pourtant une entrée des enfers célèbre dans l'antiquité, celle du lac Averne, qui échappe à ce modèle puisqu'elle se trouve implantée dans un contexte volcanique, celui d'un lac de cratère de la baie de Naples. Mais cette exception peut être interprétée comme une confirmation de nos hypothèses. En effet, l'entrée des enfers du lac Averne de la baie de Naples est littérairement inventée par Virgile dans l'Enéide, elle correspond trop au besoin romain de s'attribuer les pratiques ou les mythes fondateurs de la culture grecque pour ne pas être suspecte. Car comme tous les lieux sacrés ou les sanctuaires, une entrée des enfers n'est pas un lieu dont on reconnaît soudainement la puissance religieuse, mais une zone choisie par l'homme ou la divinité pour fonder un culte[139]. L'origine d'un culte est son histoire. Comme l'écrit J. Rudhardt, la pensée antique considère que "le monde n'est pas là pour l'homme: il ne trouve pas en lui son sens"[140]; c'est au titre de participant qui apporte sa contribution à l'ordre du monde que l'homme fonde des sanctuaires, car la divinité est toujours première.

 

 

Notes

[1] Cette étude est le résultat d'une collaboration, rendue possible par l'aide financière de l'Ecole Française d'Athènes et de la mission albano-française d'Apollonia. Cette aide nous a permis d'explorer ensemble les gorges de l'Achéron, où nous accompagna M. Osanna.

[2] A. Ballabriga, Le soleil et le Tartare - L'image mythique du monde en Grèce archaïque, Paris, 1986, montre que les îles Echinades marquent à l'époque archaïque une limite occidentale du monde connu (p. 36), concrétisée et signalée par l'Achéloos (p. 42): "la froidure épirote peut ainsi apparaître comme un reflet anticipé de l'hiver perpétuel de l'Hadès et des brumes de l'Extrême-Orient" (p. 59); cf. aussi C. Jourdain-Annequin, "De l'espace de la cité à l'espace symbolique: Héraclès en Occident." Dialogues d'Histoire Ancienne, 15-1, 1989, pp. 45-48 et B. Sergent, "Pylos et les Enfers", Revue de l'Histoire des Religions, CCIII-1, janvier/mars 1986, pp. 5-39. Sur la théologie des Enfers que nous n'aborderons pas directement ici, cf. les développements fondamentaux de E. Rohde, Nekyia, Rheinisches Museum für Philologie, 50, 1895, pp. 600-635 et F. Cumont, Lux perpetua, Paris, 1949, chapitre IV: Transformations des Enfers.

[3] P. Cabanes. "Les habitants des régions situées au Nord-Ouest de la Grèce étaient-ils des étrangers aux yeux des gens de Grèce centrale et méridionale?" in R. Lonis (éd.), L'étranger dans le monde grec, Actes du colloque organisé par l'Institut d'Etudes anciennes, Nancy, mai 1987, pp. 90-92.

[4] Dacaris S., 1971 - Cassopaia and the Elean Colonies. Athènes. 232p.

[5] Sur la topographie infernale à travers les textes littéraires, cf. les remarques de R. Carpenter, Folk tale, Fiction and saga in the Homeric epics, Berkeley et Los-Angeles, 1946, pp. 144-150, et P. Brunel, L'évocation des Morts et la descente aux Enfers, Paris, 1974.

[6] L'Odyssée, t. II, Collection des Universités de France, Paris, 199210, note au vers 467 du Chant X, pp. 76-77 et Idem, L'Odyssée, t. I, CUF, Paris, 1925, préface, pp. 229-230. La distinction faite par V. Bérard est reprise par R. J. Clark, Catabasis: Vergil and the Wisdom-tradition, Amsterdam, 1979, pp. 74-78, qui insiste plus fortement sur l'unité du texte odysséen, qu'il fonde dans la lecture virgilienne d'Homère.

[7] XI, 539. L'expression est reprise dans la seconde Nekuia, conduite par un Hermès Psychagogue (Chant XXIV).

[8] L'oeuvre date du début du IVes. (Bibliothèque Nationale, ndeg. 422). Pour l'iconographie de Tirésias et des illustrations de la Nékyia homérique, cf. L. Brisson, Le mythe de Tirésias, Leiden, 1976 (le cratère du Cabinet des Médailles est reproduit à la planche IV).

[9] Mention de la demeure d'Hadès (Odyssée, X, 512).

[10] Cf. M. Pensa, Reppresentazioni dell'oltretomba nella ceramica Apula, Rome, 1977.

[11] Texte établi et traduit par V. Bérard, Collection des Universités de France, Paris, 1992, pp. 78-79.

[12] La dernière grande théorie est celle de V. Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée, II, pp. 311 et suivantes, qui situe la consultation en Italie, à Cumes, près du lac Averne; l'historien reprend ici l'avis de Strabon, V, 4, 5, qui nomme un Plutonium, lieu de la consultation odysséenne (contra, entre autres, R. J. Clark, op. cit., pp. 65-73). J. B. Bury s'interroge sur l'identification du pays des Cimmériens cité par Homère, et parvient à des conclusions radicalement différentes ("The Homeric and the historic Kimmerians", Klio, 6, 1906, pp. 1-10; de même A. Ballabriga, "La question homérique: pour une réouverture du débat", REG, 103, 1990, p. 25). R. Dion "Où situer la demeure de Circé?", Bulletin de l'Association G. Budé, déc. 1971, pp. 479-533) préfère l'Espagne. Dans leur édition de l'Odyssée, J. Bérard, H. Goube et R. Langumier (p. 241) situent le pays des morts sur les bords du Pont-Euxin, en vertu d'une hypothétique influence hyperboréenne. S. I. Dacaris, ainsi que G. L. Huxley, "Odysseus and the Thesprotian Oracle of the Dead", PdP, 13, 1958, pp. 245-248: l'auteur montre que la localisation dans le Pont-Euxin est mauvaise, mais se contente de l'avis de Pausanias, I, 17, 5, comme argument pour défendre l'hypothèse thesprôte; il évoque aussi, à propos du Nékyomanteion de Thesprôtie, un passage de Lucius Ampélius, Liber memorialis, VIII, qui affirme la présence de Zeus dans le sanctuaire, mais il s'agit peut-être d'une confusion avec l'antre de Trophonios) préfèrent la Thesprôtie en Epire, près de l'île d'Ulysse.

[13] Au IVes après J.-C., Claudien situe la consultation d'Ulysse à l'extrémité occidentale de la Gaule (In Rufinum, I, 123), la pointe du Raz selon certains historiens (cf. pour ce texte et un passage de l'Etymologicum Magnum qui identifie le domaine de Circé avec l'île d'Ea, S. Reinach, Cultes, mythes et religions, I, Paris, 19223, pp. 199-203). Ces témoignages sont la parfaite illustration du déplacement d'Est en Ouest des Enfers gréco-romains.

[14] Cf. les remarques de P. Vidal-Naquet, Le chasseur noir, Paris, 1991, p. 46, n.34. C'est une "anthropologie mythique" qui est mise en place (Ch. Jacob, Géographie et ethnographie en Grèce ancienne, Paris, 1991, p. 30).

[15] Le "souffle du Borée" indique plus probablement un vent soufflant dans le Nord, qu'un vent soufflant depuis le Nord, qui emporterait alors l'embarcation d'Ulysse vers le Sud.

[16] Mais Homère est ici précédé par de nombreuses mythologies orientales qui racontent les aventures d'un héros outre-tombe (cf. J. Cors i Meya, El viatge al mon dels morts en l'Odissea, Barcelone, 1984, qui donne la liste au chapitre I.3 des antécédents thématiques en Egypte et en Mésopotamie, entres autres); cf. aussi deux articles de Ch. Sourvinou-Inwood, "To Die and Enter the House of Hades: Homer, Before and After". in I. Whaley (éd.), Moiros of Mortality, Studies in the Social History of Death, Londres, 1981, pp. 31-32, et eadem, Images grecques de la mort: représentations, imaginaire, histoire, Annali della sezione di Archeologia e Storia Antica, 9, Naples, 1987, pp. 145-158; cette antiquité du thème ne plaide pas en faveur de la réalité et de l'ancienneté du sanctuaire, mais de la permanence d'un mythe.

[17] "A travers les marais" est donc une traduction abusive, sans doute influencée par d'autres sources qui mentionnent un lac Achérousia.

[18] La traduction de V. Bérard est ici trop compliquée: elle privilégie les mentions de l'Achéron et du Cocyte, sans doute retenues par le vers 515. L'hydrographie peut être ainsi décrite: le Pyriphlégéthon est un affluent de l'Achéron, et le Cocyte est un bras du Styx. Le Cocyte est un rejeton du Styx, bien plus important dans la généalogie fluviale des Enfers grecs.

[19] A la suite de V. Bérard, J.-P. Vernant comprend le mot de la même manière, mais l'insère dans la série des pierres évoquées lors des serments (Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, 19852, p. 333, n. 25). Certaines pierres ont en effet une valeur oraculaire, ou associée à l'oracle (cf. Pausanias, X, 12, 1, pour le rocher de la Sybille à Delphes; IX, 10, 2-3, pour la pierre de Manto, la fille de Tirésias, à Thèbes; IX, 39, 2, pour une pierre à Livadia associée à la rivière Hercyna). Mais la pierre du vers 515 n'est pas celle d'un devin, et ne peut être considérée comme un omphalos ou un bomos; elle est un élément descriptif de la topographie infernale, comme la confluence, et n'entretient aucun rapport particulier avec le bothros creusé par Ulysse.

[20] Fr. De Ruyt Charun, démon étrusque de la mort, Bruxelles-Rome, 1934, p.73, ndeg. 79, présente une urne du IVes où le personnage qui reçoit les morts est assis sur un rocher. Pour Hermès Psychagogue représenté assis sur une pierre, cf. P. Raingeard, Hermès Psychagogue, Paris, 1935, pp. 342-348.

[21] Seule, semble-t-il, la traduction catalane, inspirée de celle de V. Bérard, transcrit une majuscule (Hi ha la Roca i, al peu, el conflent dels dos rius sorollosos, C. Riba, Barcelone, 1953); les traducteurs espagnols (J. M. Pabon, Madrid, 1982 et J. L. Calvo, Madrid, 1983) écrivent peña (les dimensions peuvent être importantes, car le mot est utilisé pour une colline ou une falaise) ou roca (qualifie la matière). Anglais et Italiens n'individualisent pas non plus le rocher (A. T. Murray, Loeb, 1960: a rock; G. A. Privitera, A. Mondadori editore, 1983: una roccia), in Ph. Jaccottet, Paris, 1992 p. 174. pétrè désigne donc un élément naturel, interprété religieusement, mais sans valeur cultuelle.

[22] XXIV, 11.

[23] Iliade, II, 88; II, 496; II, 617; II, 640; II, 1519; IV, 107; IV, 108; IX, 15; IX, 405; XI, 757; XIII, 614; XV, 273; XV, 618; XVI, 4; XVI, 35; XVI, 407; XVI, 429; XXI, 494; XXIV, 614. Six occurences qualifient des lieux aussi diversement montagneux que Delphes, Aulis ou Calydon.

[24] XIII, 137 et XXII, 126.

[25] Ce sens est utilisé dans une expression énigmatique (Iliade, XXII, 126 et Hésiode, Théogonie, 35); cf. Y. Vadé, Sur la maternité du chêne et de la pierre, Revue de l'Histoire des Religions, 191, 96ème année, pp. 3-41.

[26] XVI, 411; XVI, 734; XVII, 270; XX, 288. La comparaison est parfois sous-entendue.

[27] M.-Ch. Hellmann, Recherches sur le vocabulaire de l'architecture grecque, d'après les inscriptions de Délos, BEFAR 268, EFA, 1992, p. 251

[28] Iliade, V, 672; Odyssée, XV, 112.

[29] Iliade, V, 672; XX, 50; XXIV, 313; Odyssée, XV, 112.

[30] Virgile et Dante retiennent cet aspect montagneux: ce sont de modestes sommets pour le premier (Enéide, début du chapitre XII), mais des vallées escarpées chez le second (Enfer, 32, 2-3); de même les paysages des fresques de l'Esquilin à Rome (cf. A. Gallina, Le pitture con paesaggi dell'Odissea dall'Esquilino, Studi Miscellanei 6, Rome, 1964, pl. VIII, fig. 15.h et i et 16 pour la restauration).

[31] Aristophane, Les Grenouilles, v. 475-474, illustre la pérennité de ce paysage: "Le roc du Styx te tient en ses noires entrailles, et la falaise de l'Achéron sous ses averses de sang" (traduction V.-H. Debidour, Paris, 1966).

[32] Texte établi et traduit par Ph.-E. Legrand, Collection des Universités de France, Paris, 1946, p. 128.

[33] Ed. Will, Sur la nature de la mantique pratiquée à l'Héraion de Pérachora, Revue de l'Histoire des Religions, 143/144, 1953, pp. 145-169.

[34] VIII, 380 (cf. T. J. Dubabin, "The Oracle of Hera Akraia at Perachora", ABSA, 46, 1951, pp. 61-71).

[35] V, 92, h 18.

[36] Ed. Will, art. cit., p. 153: "Encore une fois, supprimons le voyage en Thesprôtie, que nous reste-t-il? La nécessité pour le tyran de consulter l'ombre de sa femme, le déplacement processionnel au manteion d'Héra, l'holocauste dans une fosse -holocauste singulier, sans doute, mais holocauste enfin- prière, apparition de l'eidolon, consultation."

[37] Les explications d'Ed. Will montrent plutôt pourquoi la consultation a lieu en Thesprôtie, alors que son propos est de démontrer que la scène se passe à Pérachora, malgré le texte.

[38] Hermione et son lac Achérousia sont pourtant beaucoup plus proches et accessibles depuis Corinthe (Pausanias, II, 35, 10).

[39] La légende est aussi donnée par Plutarque (Vie de Thésée, 31, 6-7 et 35, 1-3), mais le roi est celui des Molosses et se nomme Aidoneus. E. Lepore pense que la version de Plutarque est la moins ancienne, et qu'elle est d'origine athénienne (Ricerche sull'antico Epiro, le origini storiche e gli interessi greci, Naples, 1962, p. 43).

[40] Texte établi, traduit et commenté par M. Casevitz, J. Pouilloux et F. Chamoux, Collection des Universités de France, Paris, 1992, p. 58, lignes 39-46.

[41] Texte de la collection Loeb (W. H. S. Jones, Londres, 19613, pp. 302-306).

[42] Pausanias écrit indifféremment Achéron ou Aornos; la seconde appellation est rapprochée du nom de l'Averne de Virgile. Le sens littéral est clair. Mais le sens topographique qu'on lui accorde en général est peu convaincant: l'absence ou la rareté des oiseaux serait due aux pestilences dégagées par les eaux stagnantes du marais. Mais ni Homère, ni Hérodote ou Pausanias ne mentionnent cette atmosphère de putréfaction42, qui est en revanche très présente chez Virgile. Aornos décrit donc plus probablement l'altitude du fleuve, c'est-à-dire son aspect torrentiel, bruyant, et descendant d'une haute montagne.

[43] Nous verrons infra que le Sud de l'Elide et Elis elle-même font exception.

[44] L'ancien nom du village est Licourési, remplacé par Haghios-Caralambos, puis par Mésopotamon.

[45] PAAH, 1958, pp. 107-114. Le premier auteur qui situe le nékyomantéion dans la région semble être SM. Hughes, Travels in Sicily, Greece and Albania, II, Londres, 1820, pp. 311-312 (cf. PAAH, 1958, p. 110-111, n. 3). W. M. Leake, Travels, IV, p. 53, situait Kichyros sur la colline du monastère Saint-Jean, "standing on some remains of Hellenic walls of polygonal masonry".

[46] Les informations communiquées à l'EFA pour la rédaction de la chronique des fouilles en Grèce en 1958 contiennent déjà cette interprétation, absente dans PAAH, 1958 (BCH, 83, 1959, pp. 665-669).

[47] Les références essentielles, que nous rassemblons dans cette note pour en faciliter la consultation, sont les suivantes (les chroniques de G. Daux, puis de G. Touchais et d'A. Pariente dans le BCH sont citées car leurs développements sont très fidèles aux articles de S. I. Dacaris): PAAH, 1958, pp. 107-114 (BCH, 83, 1959, pp. 665-669). Il n'y eut pas de fouille en 1959; Ergon, 1960 (1961), pp. 102-111; AD, 16, 1960, pp. 201-205 (BCH, 85, 1961, pp. 729-733); BCH, 86, 1962, pp. 767-772; 88, 1964, pp. 771-774; 89, 1965, pp. 770-777 (traite du matériel et des éléments d'artillerie). La fouille est interrompue en 1964, et reprend en 1975: Ergon, 1975, pp. 82-88 (BCH, 100, 1976, p. 672); PAAH, 1976, pp. 146-149; BCH, 102, 1978, p. 688 (dernière campagne importante); Ergon, 1990 (1991), pp. 73-77 (BCH 115, 1991, p. 878, et 1991 (1992), pp. 58-62 (campagnes de restauration). Le plan le plus clair et le plus complet est publié dans le BCH, 101, 1977, p. 574 (reproduit à la planche 3) et dans Ergon, 1991 (1992), pp. 58-59, fig. 98. S. I. Dacaris publia deux synthèses précoces: The Dark Palace of Hadès, Archaeology, 15, 1962, pp. 85-93, et Das Taubenorakel von Dodona und das Totenorakel bei Ephyra, Antike Kunst, 1963, pp. 35-55 (cf. aussi, Thesprotia, pp. 179-181), et un résumé dans l'Enciclopedia dell'Arte Antica (Suppl.), Rome, 1970, article Mesopotamon, pp. 474-477. Il rédigea aussi deux guides: Antiquités de l'Epire, Athènes, pp. 7-22, et The Nekyomanteion of the Acheron, Athènes, 1993, illustré de bonnes photos des vestiges et des objets.

[48] Pausanias, I, 17, 5.

[49] Pour la datation de la céramique, cf. Th. Papadopoulos, Ergon, 1987 (1988), pp. 70-71.

[50] La hauteur conservée est de 3,25 m; les étages supérieurs étaient construits en brique crue.

[51] Une marmite fut pourtant retrouvée in situ, près d'un "animal sacrifié". De bonnes photographies de la crypte et de l'appareil de l'édifice sont publiées par R. Martin, Monde grec (Architecture universelle), Paris, 1964, fig. 122-124.

[52] Certains de ces restes alimentaires seraient hallucinogènes ou toxiques (Ergon, 1975, pp. 82-88).

[53] Il s'agit d'un relief décorant un trépied en terre cuite (Ergon, 1960 (1961), pp. 105-106).

[54] Musée de Ioannina, ndeg. 4431, 4353, 4432, 4422. Cf. J. Vocotopoulou, Guide, pp.42-42.

[55] Musée de Ioannina, ndeg. 4436.

[56] Sont aussi considérés comme des offrandes les 94 pesons de métier à tisser, publiés par Ch. Tsouvara-Souli, "Agnythes apo to Nekuomanteio tou Acheronta," Dodoni 12, 1983, pp. 9-43. 25 de ces pesons sont timbrés (une Athéna casquée et armée d'un bouclier, et une feuille de lierre).

[57] L'argument est numismatique (cf. BCH, 88, 1964, p. 774).

[58] En 1908, U. von Wilamowitz Moellendorf mettait en garde l'historien contre cette archéologie ou cette histoire nécromantique qui investit les documents du sens qui nous "intéresse": "Nous savons que les fantômes ne peuvent s'exprimer sans avoir bu du sang; et les esprits que nous évoquons exigent le sang de nos coeurs. Nous le leur offrons volontiers, mais si, dès lors, ils répondent à nos questions, il faut nous souvenir que quelque chose de nous les a pénétrés, quelque chose qui leur est étranger et doit être écarté, au nom de la vérité" (cité par P. Cabanes, Introduction à l'histoire de l'Antiquité, Paris, 19952, p. 11).

[59] Thucydide, I, 46, 4, situe Ephyra dans le Phanari (Eléatide), mais ne mentionne pas non plus l'entrée des Enfers ou le Nekyomanteion. La découverte de tombes sur la colline du monastère Saint-Jean datant l'époque de l'occupation de Xylocastro, permet de penser que le site était une nécropole d'Ephyra.

[60] H. Lauter, Die Architektur des Hellenismus, Darmstadt, 1986, p. 230, admet la fonction oraculaire du complexe de Mésopotamon, mais relève son originalité ("Das ganz singuläre").

[61] De nombreux pesons furent aussi retrouvés dans des maisons de Cassopé (BCH, 108, 1984, pp. 776-779: 36 pesons furent découverts dans la maison 4), ou d'Ammotopos (un métier à tisser et 28 pesons, cf.Dodoni 5, 1976, pp. 431-436). L. Rey déccouvrit par exemple 134 pesons dans une maison d'Apollonia, dont un qui porte un timbre représentant peut-être Héraclès (Albania, I, 1925, pp. 22 et 24, fig. 21).

[62] La grande extension de l'ensemble du complexe peut aussi s'expliquer par la nécessité d'une toiture importante pour remplir la citerne. P. Roussel, Les cultes égyptiens à Délos, Nancy, 1916, pp. 136-137, montra que la crypte du Sérapiéion de Pompéi n'était pas une salle d'initiation, mais un réservoir souterrain. R. Ginouvès, Balaneutiké, Paris, 1962, p. 402, donne d'autres exemples. La couverture est comparable à celle de la citerne de l'établissement des Poséidoniastes de Bérytos à Délos (cf. Ch. Picard, EAD, VI, Paris, 1921, pp. 87-89, fig. 68 et 69), ainsi qu'à celle de la citerne du théâtre (R. Vallois, L'architecture hellénique et hellénistique à Délos, I Les monuments, Paris, 1944, pp. 265-268). Un autre type de couverture est la poutre, comme à Pérachora ou Néo-Pleuron (cf. G. Argoud, L'alimentation en eau des villes grecques, dans L'homme et l'eau en Méditerranée et au Proche-Orient, Travaux de la Maison de l'Orient ndeg. 2, I, Lyon, 1981, pp. 73-77, et Idem, Aménagements hydrauliques en Grèce, des Mycéniens à l'époque hellénistique, dans L'eau et les hommes en Méditerranée et en Mer Noire, dans l'Antiquité de l'époque mycénienne au règne de Justinien, Actes du congrès international d'Athènes (20-24 mai 1988), Athènes, 1992, pp. 42-43).

[63] Sur la nécessité d'un orifice de puisage, cf. R. Ginouvès, Dictionnaire II, pp. 207-209.

[64] N. Ceka, Gërmime të viti 1987 - Bylis (fouilles de 1987), Iliria, 1987-2, p. 247 et La koinè illyro-épirote dans le domaine de l'architecture, Clermont-Fd II, p. 132. Elle est située près du stade, dont elle coupe les gradins. Le réservoir est taillé dans la roche sur une bonne longueur de la citerne, mais il est complètement appareillé par des murs recouvert d'enduit hydraulique d'où partent les arcs.

[65] R. Martin, Les cryptoportiques: problème des origines, dans Les cryptoportiques dans l'architecture romaine, Actes du colloque de Rome (19-23 avril 1972), Collection de l'Ecole française de Rome, 14, 1973, p. 25, donne des exemples de salles voûtées à vocation cultuelle ou religieuse: "On ne saurait oublier les cryptes des temples oraculaires (Nécromanteion d'Epheira, temple d'Apollon à Claros), puis des temples à mystères souterrains (temple d'Aezani, temple d'Isis à Sabratha) et les cryptes de plusieurs temples romains de Syrie". p. 31 et 33 pour des exemples de citernes. L'hypothèse de S. I. Dacaris n'est donc pas impossible, mais elle est soumise, si l'on suspend les arguments techniques, à son interprétation générale du complexe.

[66] La dernière assise en pierre du mur est aménagée selon le même système préparant la première assise de brique qu'à Cassopé (cf. E. L. Schwandner, Sull'architettura ed urbanistica epirotica nel IV secolo, Colloque de Tarente 24, pp. 447-476). Remarquables sont les maisons d'Ammotopos car elles sont construites entièrement en pierre.

[67] De bonnes photographies sont publiées par G. Daux, BCH, 89, 1965, p. 776, fig. 12 et 13.

[68] L'identification date de 1979 (D. Baatz, Teile hellenistischer Geschütze aus Griechenland, Archäologischer Anzeiger, 94, 1979, pp. 68-75), mais l'étude des pièces de Mésopotamon fut publiée trois ans plus tard (Idem, Hellenistische Katapulte aus Ephyra (Epirus), MDAI, 97, 1982, pp. 211-233). Ces éléments de catapulte sont de peu antérieurs à la destruction romaine en 167 avant J.-C. L'auteur identifie le bâtiment rectangulaire principal comme une tour hellénistique.

[69] Pour une synthèse sur ce thème, cf. E. Marsden, Greek and Roman Artillery, Oxford, 19712. La bibliographie récente est facilement consultable grâce à J. Oleson, Bronze Age, Greek and Roman Technology: A Select Annotated Bibliography, New-York, 1986, pp. 163-169.

[70] Dans sa plus récente publication sur le Nekyomanteion, l'archéologue admet les explications de D. Baatz, mais considère que les rondelles de bronze furent détournées de leur usage et utilisées dans une machinerie destinée à faire apparaître les ombres (The Nekyomanteion of the Acheron, Athènes, 1993, p. 22).

[71] Cf. H. Williams, A Hellenistic Catapult Washer from Sounion, Echos du Monde Classique, XXXVI-11, 1992-2, pp. 181-188.

[72] Les fouilles canadiennes ont mis au jour en 1994 des pointes de flèches de catapultes dans une pièce d'un bâtiment adjacent au temple d'Athéna Polias à Stymphale (H. Williams et S.-M. Cronkite Price, Excavations at Stymphalos, 1994, Echos du Monde Classique, 39, n.s. 14, 1995, pp. 1-22, fig. 6, p. 17, pour le plan de ce bâtiment). Les archéologues, alors que le caractère religieux du contexte archéologique est démontré, envisagent quatre interprétations (p.18): la présence de ces flèches est due à un siège de la ville; le bâtiment est utilisé comme un arsenal; les flèches sont des objets votifs remerciant la divinité à l'occasion d'une victoire militaire; il s'agit d'un dépôt enfoui après l'abandon de l'édifice. Des pointes de flèches furent retrouvées à Mésopotamon, en dehors de l'enceinte.

[73] S. Collin-Bouffier, Marais et paludisme en Occident grec, BCH, Supplément 38, 1994, p.327: l'auteur remarque à l'aide de nombreux exemples qu'en Sicile "ce n'est pas Artémis Limnaia ou Eleia la patronne du marécage, mais Déméter, associée à sa fille Coré-Perséphone".

[74] Cf. V. K. Müller, Der Polos: die griechische Götterkrone, Berlin, 1915, dénombre dix-huit divinités à polos.

[75] L. Kahil, citant J. Harrison, rappelle à propos des statuettes en terre cuite que "Déméter est une Déméter parce qu'elle est trouvée dans un sanctuaire de Déméter". Les nombreuses statuettes découvertes dans le sanctuaire de la Malophoros à Sélinonte ne sont des représentations de Déméter Malophoros ni avant leur consécration, ni ailleurs.

[76] Des mollusques furent par exemple découverts dans une villa maritime située près d'Alicante en Espagne, et interprétés par les archéologues comme des aliments ou une matière première pour fabriquer de la teinture (cf. M. Abad Varela et M.-A. Garcia Perez, Estudio de moluscos recogidos en la villa romana de la Pila, Altea (Alicante), AEspA, 65, 1992, pp. 318-322).

[77] Cf. P. Debord, Le vocabulaire des ouvrages de défense - Occurrences littéraires et épigraphiques confrontées aux realia archéologiques, REA, 96, ndeg.1-2, pp. 53-61. L'auteur donne p. 61 des plans de ces édifices.

[78] Cf. la synthèse de P. Grimal, Les maisons à tour hellénistiques et romaines, MEFR, 56, 1939. La bibliographie s'est récemment enrichie de nombreux travaux sur l'habitat rural, fortifié ou non.

[79] Les maisons à tour dans le monde grec, Bibliotheca Antica, 15, Bratislava, 1975, pp. 128-139 (p. 128-129 pour la citation).

[80] Dh. Condi, Gjurmimi i mëtejshëm i fortesës së Malathresë (Recherche ultérieure sur la forteresse de Malathré), Saranda, 2, 1982, pp. 74-80, et Idem, Fortesa-vile e Malathresë, Iliria, 1984-2, pp. 131 sqq; un compte-rendu des fouilles est publié dans la chronique archéologique d'Iliria, 1981-2, p. 283. Cf. aussi pour l'architecture et la situation de cette villa fortifiée, A. Baçe, Vështrim mbi arkitekturën e fortifikimeve antike në vendim tonë (Aperçu sur l'architecture des fortifications antiques dans notre pays), Monumentet, 17, 1979, p. 16, et G. Karaiskaj, 5000 vjet fortifikime në Shqipëri (5000 ans de fortifications en Albanie), 1981, pp. 71-72, fig. 50 a-b.

[81] Les murs de la villa fortifiée de Çuka sont construits en appareil isodome, mais ils sont très épais et donnent un caractère défensif incontestable à l'édifice (cf. M. Dhima, Rezultatet e gërmimeve në monumentin e Çukës (Résultats de la fouille de l'édifice de Çuka), Saranda, 2, 1982, pp. 58-62, avec photographies, et Gërmimet arkeologjike të viteve 1978-1979 (Fouilles archéologiques en 1978-1979), Iliria, 1981-1, p. 270).

[82] Une carte de l'Institut géographique militaire allemand, datée de 1877, donne Lekuri, au lieu de Glyki. Ce nom indique sans doute l'activité des tanneurs, dont les travaux nécessitent beaucoup d'eau (lëkúrë signifie en albanais le cuir, ou une dépouille). Le nom du village fut aussi porté par le fleuve, dans le Phanari, où son cours est tranquille.

[83] J. G. Frazer, op. cit., p. 354 et P. Cabanes, Les Illyriens, pp. 80-81, n. 23.

[84] H. Holland, Travels in the Ionian Isles, Albania, Thessaly, Macedonia, &c (During the years 1812 and 1813), Londres, 1819, vol. II, pp. 248/249, donne une belle gravure des gorges vues de Glyki.

[85] H. Holland, op. cit., pp. 249 (fragment d'un chapiteau corinthien, éléments de placage en marbre et deux inscriptions qu'il n'a pas pu voir); W. M. Leake, Travels, IV, pp. 56-57 (fragments de colonne en calcaire); J. G. Frazer, op. cit., p. 354 (fragments de colonne en granit, de corniche en marbre blanc décorée d'un motif de feuille d'acanthe); N. G. L. Hammond, Epirus, Oxford, 1967, p. 70 (colonnes en granit gris et marbre blanc de 0,50 m de diamètre, un fragment de colonne en calcaire de 0,75 m de diamètre). Pendant les travaux de construction d'une école à 180 m de l'église en direction du Nord/Est, un bloc en marbre de 1,50 m de long fut exhumé. N. G. L. Hammond note aussi de la céramique, dont des fragments d'un pythos, dans la partie haute du village de Glyki.

[86] Le site avait déjà été exploré en 1953 et 1954, mais les recherches furent reprises par D. Pallas, PAAH, 1970, pp. 82-89, complété par PAAH, 1972, pp. 99-108 (BCH, 99, 1975, pp. 633-635), où l'archéologue signale des blocs de marbre remployés dans l'appareil byzantin qui proviennent probablement d'un édifice antique des environs. Les blocs dont l'antiquité est probable sont en particulier remployés dans les murs du chevet (cf. pl. 7, fig. 2). Des comptes-rendus sont aussi publiés dans Ergon, 1971, pp. 125-131 (BCH, 96, 1972, p. 687), 1972, pp. 45-49 (BCH, 97, 1973, p. 325).

[87] W. M. Leake, Travels in Northern Greece, IV, Londres, 1835, p. 56. Elle était probablement sise sur une levée de terre au Nord de l'église.

[88] S. G. Mousélimi, Antiquités de Thesprôtie, Ioannina, 1980, pp. 149-150, signale des grottes artificielles à l'Ouest de l'église, et détaille leurs pouvoirs thaumaturges.

[89] Pour une analyse géomorphologique et une description du milieu karstique, cf. B. Bousquet, La Grèce occidentale: interprétation géomorphologique de l'Epire, de l'Acarnanie et des îles Ioniennes, Paris, 1976, p. 447-552, qui décrit l'ensemble des milieux que traverse le fleuve, et détaille ses affluents. Dans cette zone située entre le village et l'entrée des gorges, les voyageurs ont noté la présence des vestiges d'un pont ancien, dont des piles sont bien visibles aujourd'hui; mais il ne s'agit probablement pas du pont sur l'Achéron mentionné par Pline, IV, 1, 4, car ce dernier était vraisemblablement construit dans le Phanari pour permettre aux véhicules de rejoindre la vallée du Cocyte.

[90] H. Holland, op. cit., 231-250; W. M. Leake, Travels I, pp. 241-242, et IV, pp.56-57; N. G. L. Hammond, Epirus, Oxford, 1967, pp.161-163 (pl. Xa).

[91] Sur la mobilité des paysages grecs à la période historique, en relation avec l'archéologie, nous renvoyons aux titres suivants: Bousquet B., Dufaure J.-J et Pechoux P.-Y, 1987 - "Ports antiques et lignes de rivages égéennes." In "Déplacements des lignes de rivage en Méditerranée". Colloques internationaux C.N.R.S. Paris, pp.137-153. Bousquet B., Dufaure J.-J et Pechoux P.-Y, 1983 - "Temps historiques et évolution des paysages égéens." Méditerranée, 2, pp.3-25.

Doukellis P., Fouache E., 1992 - "La centuriation romaine de la plaine d'Arta replacée dans le contexte de l'évolution morphologique récente des deltas de l'Arachtos et du Louros." BCH, 116, pp.375-382, 1 fig.

Dufaure J.-J., 1976 - "La terrasse holocène d'Olympie et ses équivalents méditerranéens." BAGF, ndeg. 433, pp.85-94.

Dufaure J.-J., Fouache E., 1988 - "Variabilité des crises d'âge historique le long des vallées d'Elide (Ouest du Péloponnèse)." In Géomorphologie et dynamique des bassins-versants élémentaires en régions méditerranéennes, CIEM 12, Poitiers, pp. 259-278. Dufaure J.-J., Fouache E., 1991- "Le Fleuve Pénée et la plaine d'Elide: une erreur de Strabon? Pour une solution géomorphologique du problème." Melethmata 13, pp.293- 303, 5 fig.

Fouache E., 1994- "Recherches sur l'alluvionnement historique en Grèce (Epire, Acarnanie, Péloponnèse). Géomorphologie et Géographie historique." Thèse Paris IV. 360 p.

[92] P.-Y. Péchoux, M. Sivignon. "L'évolution récente de Kanallaki, centre de services du Phanari (Département de Prévéza)." The Greek Review of Social Research, 74-A, Athènes, 1990.

[93] J. Moore, Taming Ancient Rivers of Greece,?, 1981, p.?

[94] Cf. P.-Y. Péchoux et M. Sivignon, art. cit., pp. 85-89. Exsurgence: (du lat. exsurgere, s'élever) -Forme souterraine de modelé karstique. Source nourrie des infiltrations d'eau en milieu karstique. Le terme de résurgence doit être réservé à la réapparition sous forme d'une source à fort débit d'une rivière aérienne qui avait été absorbée par une perte.

[95] J. G. Frazer dans son Pausanias and other Greek Sketches, publié à Londres en 1900, donne une description du Phanari que l'on peut ainsi transposer dans l'Antiquité pour les aspects topographiques (traduction française de G. Roth, Sur les traces de Pausanias à travers la Grèce ancienne, Paris, 1923, pp.352-353): "Son cours indolent (l'Achéron), trouble et encombré d'herbes, serpente dans la vaste plaine de Phanari, traversant plusieurs lacs ou marais avant d'atteindre enfin la mer. Ces marais qui vont presque jusqu'au littoral et ne s'assèchent jamais complètement, bien qu'en été leur niveau baisse beaucoup, constituent le lac d'Achéruse. Là où elle n'est pas trop marécageuse, la plaine est couverte de champs de maïs ou de riz, et de pâturages où ruminent des troupeaux de buffles. Quelques platanes et quelques tamaris ornent les bords du fleuve sinueux. A part ces arbres, la plaine est presque partout sans ombre. A l'Est, telle une immense paroi grise, se dressent les monts stériles et sauvages de Souli."

[96] Cf. S. Collin-Bouffier, art. cit., p. 326: le marécage est maléfique à la fin de l'été et au début de l'automne, mais il est bénéfique au printemps (Thucydide, VI, 96, 3; VII, 47, 2; 53, 2).

[97] Flysch: (d'un nom suisse de ce type de terrain qui glisse facilement sur les versants; cf.: allem. fließen, couler) -Formation sédimentaire détritique terrigène, souvent épaisse, composée de couches de sédiments détritiques déposée en une fois par un courant de turbidité. L'épaisseur des couches varie de quelques décimètres à plusieurs mètres. Elles comprennent essentiellement des argiles, mais aussi des bancs de grès, de sables ou de graviers.

[98] Anticlinal: (du grec, pencher en sens contraire) -Se dit d'un pli dont la convexité est tournée vers le haut.

[99] Synclinal: Se dit d'un pli dont la convexité est tournée vers le bas.

[100] B. Bousquet, La Grèce Occidentale: interprétation géomorphologique de l'Epire, de l'Acarnanie et des îles Ioniennes. Paris, 1974, pp. 447-552.

[101] Val: (du lat. vallis, vallée) -Dépression qui correspond au fond d'un synclinal.

[102]: Cluse: (du lat. clusa, même signif. de claudere fermer) -vallée qui traverse un anticlinal ou un synclinal perpendiculairement à leur axe.

[103] Chevauchement: Mouvement tectonique conduisant un ensemble de terrain à en recouvrir un autre.

[104] Modelé karstique: (du Karst, région de Yougoslavie) -Type de relief affectant les pays calcaires, et principalement dû à la dissolution de leurs roches par les eaux météoriques chargées de gaz carbonique. On peut y distinguer des formes de surface et des formes souterraines.

[105] Lapiaz (ou lapiés, lapiès, lapiez): (du lat. lapis, pierre) -Forme de surface de modelé karstique. Surface creusée de cannelures ou de rigoles, larges de 1 cm à 1 m, séparées par des lames tranchantes. Des formes décamétriques peuvent également être observées, elles sont appelées méga-lapiès.

[106] Poljé: (mot serbo-croate signif. plaine) -Dépression fermée d'origine karstique, à fond plat ou presque, occupé par de la terra-rossa, de quelques kilomètres à dizaines de kilomètres. Elle correspond le plus souvent à une zone synclinale ou effondrée par failles et ayant subi une morphogenèse karstique.

[107] Remontée du niveau marin qui suit la fin de la dernière période froide.

[108] Photographie aérienne de l'armée grecque, au 1/30000, de 1988.

[109] Il s'agit peut-être de celle que W. M. Leake a vue, op. cit., IV, p. 56: "a large body of water issues from the foot of the rocks".

[110] Dufaure J.-J., 1975- Le relief du Péloponnèse. Thèse d'Etat. Paris. 1422p.

[111] La bouche ou l'ouverture en grec moderne.

[112] Y. Béquignon donnait en 1935 une bonne description de la région (mise à part la localisation de la grotte de Déméter la Noire dans le gouffre), Grèce - Les guides bleus, Paris, 1935, pp. 443-445: "De là (cascade d'Aspra-Néra), en s'accrochant aux rochers et aux arbustes, on atteint le fond du ravin de la Néda, mugissante entre ses falaises hautes de 200 m; puis on contourne, à l'Ouest, un promontoire rocheux".

[113] Les deux faits archéologiques évoqués à l'appui de cette hypothèse sont la tholos de Parga, découverte en 1937 et fouillée en 1960 (S. I. Dacaris, Ergon, 1960, pp. 110-111 et PAAH, 1960, pp. 123-126, O. Pelon, Tholoi - Tumuli et cercles funéraires, BEFAR 229, Paris, 1976, ndeg. 48, p. 257, et Th. Papadopoulos, Das mykenische Kuppelgrab von Kiperi bei Parga (Epirus), AM, 96, 1981, pp. 7-24) et l'acropole de Kichyros près de Mésopotamon (S. I. Dacaris, PAAH, 1958, pp. 107-113; le site, acropole et nécropole, fut fouillé par Th. Papadopoulos: pour un aperçu du matériel, BCH, 109, 1985, p. 792 et R. Laffineur (éd.), Thanatos - Les coutumes funéraires en Egée à l'Age du Bronze, Actes du Colloque de Liège (21-23 avril 1986), Liège, 1987, pp. 137-143). Le plus enthousiaste avocat de cette très ancienne colonisation est C. Sueref, Presupposti della colonizzazione lungo le coste epirote, Actes du colloque de Clermont-Fd II, Paris, 1993, pp. 29-46, dont le travail doit être nuancé par la lecture de la mise au point de J.-Cl. Poursat, L'Epire et le monde mycénien, Actes du colloque de Clermont-Fd I, Clermont)Fd, 1987, pp. 31-34 (cf. aussi R. Treuil, P. Darcque, J.-Cl. Poursat et G. Touchais, Les civilisations égéennes, Paris, 1989, p. 438).

[114] Des dates aussi éloignées que le XIIIes (S. I. Dacaris, Arch. Delt., 18-2, 1963, p. 154) et le Ves avant J.-C. (P. R. Franke, Die antiken Münzen von Epirus, Wiesbaden, 1961, p. 52) furent proposées.

[115] op. cit., p. 47. L'idée est maladroitement critiquée par N. G. L. Hammond (Epirus, Oxford, 1967, n. 5, pp. 427-428): est évoquée la position de la Thesprôtie dans l'épopée pour justifier la haute antiquité d'une entrée des Enfers dans cette région. Mais nous avons vu que l'Odyssée ne peut ainsi être appelée à témoignage; la proposition de P. R. Franke est au contraire très cohérente: les Eléens arrivent dans la région au Ve s et la première source nommant un Nekyomanteion en Thesprôtie, Hérodote, V, 92, date du Ves.

[116] AE, 95, 1956, pp. 1-13.

[117] XXXII, 13, 2. L'ethnique Triphylai est aussi connu: cf. les références rassemblées par P. Cabanes, L'Epire, Besançon-Paris, 1976, p. 140.

[118] Ephyre est aussi une ville de Thessalie et le nom ancien de Corinthe.

[119] Pausanias, I, 28, 6: en compagnie d'Hermès et de Gè, sans doute sous forme d'une statue, érigée près de l'Aréopage; Idem, II, 35, 9; Strabon, IX, 411.

[120] Pausanias, VI, 25, 2-3.

[121] VIII, 3, 14.

[122] Traduction de R. Baladié, Collection des Universités de France, Paris, 1978, p. 82.

[123] La graine de la nielle est toxique; le jonc indique sans doute des zones marécageuses. L'Achéron de Triphylie est l'actuel Ladicon, situé près du mont Minthé: R. Baladié, Le Péloponnèse de Strabon - Etude de géographie historique, Paris, 1980, p. 52.

[124] L'Elide et la Triphylie auraient hérité de la tradition infernale des Pyliens de Messénie, selon H. D. Müller, Mythologie der griechischen Stämne, I, Göttingen, 1857, p. 155. Si les développements d'A. Ballabriga, op. cit., sont pertinents, l'occidentalisme de ces régions suffit à haute époque pour expliquer ces thèmes infernaux; imaginer une diffusion du culte d'Hadès, a fortiori sans contexte colonial, est alors inutile.

[125] Iliade, V, 397.

[126] B. Sergent, art. cit., p. 30: "Peu importe la provenance réelle des fondateurs de Pylos: d'où qu'ils soient venus, pour toute la Grèce, la Messénie -et avec elle la Triphylie, l'Elide, l'Epire ...- était tenue pour une terre vouée à Hadès".

[127] M. Jost, Sanctuaires, p. 82: Phigalie est située aux confins de l'Arcadie, de la Triphylie et de la Messénie. Une carte de la Triphylie est présentée par K. Graefinghoff, AM, 38, 1913, pl. 4. Cf. aussi A. Bon, "HLEIAKA", BCH, 70, 1946 [1947], pp. 15-31 et J. Sperling, Exploration in Elis-1939, AJA, 46, 1942, pp. 77-89.

[128] Ibidem, p. 92; la perte de la Néda se nomme "Stomion tis Panaghias".

[129] III, 17, 9; Plutarque, Vie de Cimon, cite Héraclée du Pont au lieu de Phigalie.

[130] Euripide, Alceste, v. 1128 et Eschyle, Les Perses, v. 687. Cf. J. H. Croon, op. cit., p. 80 et la note de S. Rizzo, Pausania - Viaggio in Grecia, Milan, 1995, p. 253, n. 10.

[131] La disparition, le voyage souterrain, puis la réapparition des fleuves à plusieurs centaines de kilomètres, sont illustrés par la mythologie grecque (cf. Pindare, Pythiques, 2, 5 et 12, et Pausanias, V, 14, 6: la fontaine Aréthuse à Syracuse est considérée comme une résurgence de l'Alphée). Selon F. de Polignac, ces mythes qui associent les régions métropolitaines et les zones coloniales "font office de cordon ombilical entre la terre et les dieux de la Grèce et le nouvel horizon de l'hellénisme" (La naissance de la cité grecque, Paris, 1984, p. 104). L'imaginaire éléen peut avoir associer la perte d'un fleuve péloponnésien à l'irruption de l'Achéron dans la plaine du Phanari.

[132] Cf. pour les aspects théoriques d'une réfutation des modèles diffusionniste et évolutionniste, C. Renfrew, Les origines de l'Europe, 19792 (Paris, 1983, pour la traduction française), pp. 24-26, et 37-44.

[133] Un article publié dans la dernière livraison d'Hesperia aborde le rapport entre les sites infernaux et les navigations eubéennes; cette présence coloniale ou commerciale est attestée en Epire, mais nous n'avons pas encore pu consulter cette revue.

[134] A Palaiocastro, près de Gortyne d'Arcadie, Th. Spyropoulos à proposé de comprendre une ouverture pratiquée dans une tholos mycénienne comme la trace d'un rituel nécromantique de l'Age du Bronze Kernos, 3, 1990, p. 367; l'archéologue a abordé ce thème lors d'un colloque tenu à Delphes du 11 au 13 mai 1990 (Divination: Art of Man). Cette interprétation est bien difficile à défendre. Cf. les doutes de E. Suárez de la Torre, Les pouvoirs des devins et les récits mythiques: l'exemple de Mélampous, Les Etudes Classiques, 60, 1992. Les interprétations nécromantiques du sarcophage d'Haghia Triada en Crète sont aussi très fragiles.

[135] Elle est par exemple une pure superstition pour Cicéron, et une magie pratiquée par Appius Claudius Pulcher, consul en 54 (Tusculanes, I, 16). Les développements de W. R. Halliday, Greek Divination, Londres, 1913, chapitre 11: Necromancy, pp. 235-245, vont dans ce sens. Pour S. I. Dacaris (The Dark Palace of Hades, Archaeology, XV, 1962, p. 85), les nékyomantéions sont au contraire très courants dans le monde grec, mais les exemples qu'il cite sont des entrées des Enfers, où la littérature situe des rares consultations nécromantiques, souvent légendaires, même si elles concernent des personnages historiques.

[136] C'est la magicienne Circé qui conseille à Ulysse de consulter l'ombre de Tirésias. La magie nécromantique comporte des risques, ou des inconvénients: Plutarque raconte qu'après avoir évoqué l'âme de Pausanias au cap Ténare, il fut nécessaire de faire appel à des nécromants professionnels pour écarter du temple l'ombre du mort (Sur les délais de la justice divine, 17 = 560 e).

[137] Plutarque, Sur les délais de la justice divine, 560 f.

[138] Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, 19943, pp. 88-91.

[139] C'est l'idée que développe I. Malkin, La place des dieux et des hommes -Le découpage des aires sacrées dans les colonies grecques, Revue de l'Histoire des Religions, 204-4, 1987, pp. 331-352, à propos des cultes coloniaux.

[140] Comprendre la religion grecque, Kernos, 4, 1991, pp. 47-59; l'historien continue: "Bien au contraire, l'homme appartient au monde et cette appartenance définit sa condition. A la place qui est la sienne dans l'ordre sacré des choses, chaque individu se trouve pris dans le champs des tensions dynamiques dues à l'activité des dieux; davantage encore, il y contribue -serait-ce modestement- lorsqu'il agit lui-même" (p. 57).

 

Fig 1: Localisation des entrées des enfers en Grèce

Fig 2: L'Achéron dans son contexte géomorphologique

Fig. 3: Contexte géologique du site de Phigalie et des gorges de la Néda

 


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