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BIENVENUE A L'UNIVERSITE DE ROUEN
 

AILLEURS - séminaire : Identité - Localité



Actualité de la géographie culturelle

Rouen 1-2-3 février 2006

Identité - Localité

AILLEURS

Territorialités - Normes - Transferts

Séminaire inaugural du réseau « Identité-Localité » : Hirosaki, Hyderabad, New-Delhi, Rouen, Saint-Louis, Saint-Lawrence, Tamatave.

IDENTITÉ ET LOCALITÉ

Quelques questions pour la constitution d'un réseau de recherche interculturel et pluridisciplinaire.

Comment identité et localité sont-elles liées et faut-il que dans toutes les sociétés une bijection s'exprime de la même manière de l'identité au lieu comme du lieu à l'identité ? Faut-il admettre, sans frais, l'évidence éthologique qui fait du territoire un impératif bien que peu examiné dans la variété de ses formes ? Les définitions de l'identité géographique et de lieu sont touchées par de telles questions, malgré l'existence d'une petite géographie spontanée des savants qui ne sauraient définir des objets de sciences humaines et sociales sans les localiser et les délimiter. Cette forme de la définition, importée, perturbe ce que l'on appelle comparaison. D'un côté, cela rend possible l'utilisation de systèmes unifiés de mesures ; d'un autre côté l'assurance manque de la pertinence des objets, lorsque catégories, concepts et modèles « occidentaux » sont appliqués à l'observation de constructions sociales dont les fondements appartiennent à d'autres systèmes culturels. C'est d'abord vrai pour les conceptions du temps et de l'espace.

Comparaison, transposition, traduction, (re)concep-tualisation, sont à la fois nos problèmes et nos objectifs méthodologiques.

ACTUALITÉ DE LA GÉOGRAPHIE CULTURELLE

Le débat de l'universalisme et du relativisme ne débouche pas : c'est que l'essentialisme est à la base des deux postures. En matière d'identité collective consciente, immanences et transcendances sont objets de discours, mais stratégies et actions pourraient compter plus que les doctrines dans la production finale. C'est pourquoi il est utile de revenir sur la production de l'espace en n'espérant pas trouver dans des lois extérieures aux sociétés, l'explication d'une relation identité-localité, qu'il s'agisse de lois de la nature terrestre en tant que milieu ou de lois de l'espace en tant que surface de transport. Comment donc « cartographier » ces multiples appréciations de l'unité et de la différence qui fondent les territoires pour rendre compte de l'espace des représentations sans se contenter de représentations de l'espace homogène mais inégal ? Sous la géographie scientifique et sous les géographies vernaculaires qui sont déjà des codifications savantes, ne gît-il pas une géographie spontanée qui anime les petites choses et les petites actions et qui ajoutées les unes aux autres finissent par remplir le monde ? Ce Monde là est l'objet de la géographie culturelle dont la rénovation n'ajoute pas une branche thématique à d'autres branches thématiques de la discipline, mais prend de front les problèmes de norme de conceptualisation et de modélisation comme le comparatisme maîtrisé l'impose.

 
 

Réflexion introductive

Les interrogations permettant de saisir les défis posés par ce qui est nommé « mondialisation » ont semblé provoquer un tournant géographique des sciences humaines et sociales puis un tournant culturel de la géographie. Cette mondialisation qui n'est pas si neuve n'est somme toute que l'arrivée à la conscience générale d'une nécessaire solidarité humaine à la dimension du monde : une société-monde de la pluralité. Si la grande diversité des trajets historiques et des options idéologiques s'en trouve éclairée sous un jour différent de celui qu'avait provoqué l'impérialisme européen, il n'en reste pas moins que l'horizon terrestre s'est éloigné jusqu'à s'occlure, laissant paraître un nouveau monde : celui de la coprésence et de la cohabitation où prendre le large conduit à se rapprocher plutôt qu'à s'éloigner, un monde d'où l'émigration n'est plus possible. Mais l'unification n'en produit pas pour autant l'homogénéisation. La complexité s'accroît par la multiplication des croisements rendant impossible le tableau géographique des circonscriptions juxtaposées. C'est de mouvement géographique qu'il faut parler désormais, d'espace mobile plutôt que d'espace de la mobilité et de culture non plus comme un code figé et replié mais comme une faculté de production proprement stratégique. Ce premier séminaire prendra donc le rapport identité-localité sous l'angle de la géographie culturelle en en proposant une rénovation guidée par le défi évoqué plus haut. Tous les ensembles géographiques communément admis sont en cause, et parmi eux les aires culturelles de toutes échelles, mais aussi les identités géopolitiques et géo-économiques qui en sont les décalques.

 
 

Les formes de la distance

Si l'espace est un enjeu pratique dans la définition de l'identité par le recours aux lieux et à la distance réglée, des géographies variées dans leur inspiration et leurs normes en expriment les formes. Parmi elles, les territoires sont souvent convoqués dans la mesure des puissances, des concurrences, et même des projets : en un mot, ils sont porteurs d'identité. Mais tous ne relèvent pas du découpage ; le Monde n'est pas qu'un puzzle dont les pièces devraient s'assembler selon le principe de la contiguïté puis de la somme : le monde n'est pas qu'un monde d'États ou de circonscriptions. Le modèle de l'exclusivité et de l'exhaustivité du territoire n'en saisit que la surface et ne traite de la limite qu'en tant que frontière ou borne. C'est oublier qu'il existe d'autres conceptions de l'espace. De multiples références s'imposent, singulièrement celle du mouvement, qui avaient été marginalisées dans les mises en ordre précédentes principalement agraire dans le principe et d'un point de vue utilitariste et productiviste par surcroît. Les manières de faire considérées jusqu'alors comme exotiques, attardées ou bien encore marginales, ravivent ce qui ne peut plus être pris pour « exceptions culturelles » puisque non « occidental » (donc non moderne). Dans ces circonstances, le retour proposé sur la géographie culturelle pourrait amener quelques résultats en observant et en promouvant sa mise à jour, en dépassant les thèmes de l'acculturation (rapport de force) ou du métissage (dégradation implicite) pour faire une place aux arrangements circonstanciels appelés parfois « branchements » (diversification et enrichissement). La nature des lieux et les relations sociales voire sociétales qu'ils supportent sont au centre de ce mouvement. Voilà pour la problématique la plus englobante.

Au plan méthodologique, cette nouvelle situation impose l'enjeu d'une conceptualisation dégagée des normes implicites qui souvent l'habitent et place la transposition et la traduction au cur de nos échanges. Cela pour mieux aborder la réalité dispersée mais croisée qui surgit du monde lorsque les problèmes qui l'enveloppent sont désinstitutionnalisés, c'est-à-dire que la référence « État » en toutes matières n'y suffit plus malgré son « universalité ». Si les problèmes de la distance sont universels dans la définition des identités collectives, les réponses prennent des tours variables et évolutifs. Ce n'est donc pas pour tomber dans la référence « culture » lorsqu'elle se trouve entraînée dans le même mouvement de territorialisation et de géopolitisation que l'État que nous invitons à cette réflexion. Tout commence par l'établissement du cadre, les noms eux-mêmes servant de signes. C'est une étape de fond. Les nomenclatures externes qui enregistrent les noms propres singuliers ont pu faire l'objet de batailles d'usage et de mémoire. Ce n'est pas anecdotique.  Elles enregistrent, entre autres, les processus de topogenèse qui fixent l'espace dans ses repères : la question de l'invention. La nomenclature interne qui lui est liée délimite, quant à elle, les catégories qui sont le terreau des concepts et par là des modèles de l'identification. C'est l'histoire d'une autorité sélective ou associative, appauvrissante ou enrichissante. C'est à voir. En tout état de cause, la définition par la localisation et l'étendue dépasse largement la difficulté technique d'établir l'index d'un atlas classique en engageant un processus de traduction sur lequel nous aurons à revenir et qui débute par la fixation de l'oral en écrit : une « cartographie » qui peut ne pas prendre l'allure d'une « map ». L'hypostase de la « culture » dans l'aire nous apparaît donc tendancieuse lorsqu'elle ne donne de réalité qu'à ce qui peut être délimité par transposition sur la surface terrestre. Quels concepts « géographiques » former pour rendre compte de « cartographies » qui ne relèvent pas de telles projections ?

La géographie culturelle a pu se limiter à la description du particulier, prenant culture dans son sens restreint du seul pluriel (cultures), et appuyée sur un régime à la fois descriptif, folklorique et essentialiste des sciences humaines naissantes. Le territoire comme « pays » en permettait le lien commode jusqu'à la délimitation d'aires culturelles. Malgré l'universalisme contenu dans les doctrines de l'unité humaine, cet accent placé sur la différence interdisait la comparaison ou l'orientait par l'application de normes historiquement (et géographiquement) situées qui sont celles de la mesure objective nécessaire à la science. Et quoi de plus impartial et constant, à l'échelle humaine, que la référence-terre.

Mais le Monde s'impose, désormais, dans une objectivité qui rabat le concept de l'idée vers la pratique. Ce qui relevait presque exclusivement de la connaissance devient de l'ordre du quotidien et nécessite, comme toutes les petites choses, de prendre position sans repères préalablement élaborés, en tout cas sans système total et prêt à l'usage. Les chemins larges de l'évolution et de la diffusion, du développement pour tout dire, ne sont plus si bien tracés, les classements y perdent leur netteté, la récitation invocatrice voire édifiante perd sa qualité de recours : la fin (de l'histoire, de la géographie) n'est plus envisageable. D'autres modalités de la connaissance s'imposent en revanche, que l'on qualifiera de « spontanées » pour faire signe vers le bricolage et la négociation permanente avec les autres et avec soi-même. En suivant cette idée, la nécessaire cohabitation de sociétés devenues réellement contemporaines, oblige à laisser le temps comme mesure rassurante de tout pour se colleter avec l'espace ou plus exactement la distance dont l'appréciation varie « culturellement » bien que les jonctions se produisent désormais communément. Que signifie ce retour du culturel sous une autre forme ?

 
 

Distance, controverse, négociation, réglage

Après l'identité généalogique et naturelle délimitée en aires ou en cercles qui avaient fait les beaux jours des sciences humaines et sociales, c'est la faculté humaine appelée « culture » qui nous retient, dans la grande diversité de ses expressions - devrait-on dire la Raison contextualisée ? -, face à des problèmes partagés dont celui de la coprésence sinon de la cohabitation jusqu'à la dimension du Monde. Au cur de cette nouvelle forme du Monde, la traduction et la comparaison des situations font problèmes. Quand l'universalisme scientifique avait abstrait l'espace des sociétés au point d'en chercher les causes d'organisation dans l'extériorité de lois « naturelles », il apparaît que les pratiques s'établissent à travers des controverses mettant en jeu des représentations rarement homogènes mais négociées : leur réception importe plus que leur émission et c'est par là qu'avance l'unification. L'espace de la géographie culturelle dans son actualité est l'espace de ces représentations croisées et « négociées » qui comprend des « traductions ». Il n'a rien à voir avec les « traditions » immobiles et ancrées dans la nature des terroirs, il n'est pas fait de sites mais plutôt de carrefours qui transforment les localisations en lieux et les « espaces » en territoires. La culture de l'espace tient alors dans un problème universel dont la solution n'est pas définitive : la distance et son réglage.

Jean Gallais avait introduit la variété des formes de la distance dans la géographie francophone et l'idée d'une écologie culturelle quand les identités, dans leur extrême diversité, se trouvaient rapprochées en territoires mêlés. Amplifiée par l'actualité, cette disposition rend de plus en plus nécessaire la révision du faux concept d'aire culturelle hérité d'une manie du découpage en géographie et de l'association de la culture au terroir. Quelques thèmes privilégiés en découlant permettront de revoir ces tensions entre identité et localité : la définition et la localisation du « patrimoine », les diasporas et les réseaux transnationaux d'identité, les identités « minoritaires » ou « subalternes » et la passion du territoire, les « branchements » vs. l'acculturation, l'adaptation vs. la diffusion,... une impossible liste dont seule l'idée peut être délimitée en compréhension : un dispositif spatial en mouvement avec la culture comme stratégie d'identité dont la formalisation et l'observation doivent être mises en contexte.

Ce séminaire qui en annonce d'autres, est consacré à l'entrée géographique dans la question culturelle du fait des utilisations abusives du territoire comme base naturelle de l'identité. Il est organisé en quatre séquences précédant un atelier consacré aux suites à donner :

- les formes de la distance,

- la production de l'espace et sa conceptualisation,

- la cartographie et la géographie culturelle,

- une géographie culturelle sans culturalisme

La définition de l'objet d'une géographie « culturelle » dépassant la simple localisation des faits dits culturels, l'affermissement d'une méthode comparatiste attachée aux traductions et transpositions conceptuelles s'imposent. La difficulté de la modélisation, nécessaire à l'activité scientifique malgré un contexte qui pourrait conduire au relativisme, n'y peut être dépassée qu'à la condition d'énoncer une axiomatique (la désignation des comparables) comme base d'une autre science normale. Dans notre situation problématique, cette axiomatique se présente comme le résultat recherché de nos progrès, donc notre objet paradoxal puisqu'il est admis que l'axiome ne doit pas être démontré. Nous devons donc prendre notre parti que le concept est un problème, un horizon, et non une réalité pré-établie, une Idée. Il est un outil jetable. Partant, c'est toute l'expertise géographique qui se trouve mise en cause, lorsque tant les disciplines voisines que les acteurs responsables s'emparent des territoires et des espaces comme s'ils allaient de soi dans leurs représentations.

Il faut reconnaître que la géographie dont nous héritons était construite sur le découpage, le terroir, l'incomparabilité, l'hypostasie de la culture dans l'aire et la description encyclopédique cumulative pour repousser l'horizon. Le territoire et la frontière, comme signes métonymiques, fournissaient la clé du passage à l'essentialisme et à la naturalité. Contre cette dérive, l'universalisme de la science positive a progressivement abstrait les sociétés « géographiques » dans leurs marques économiques et techniques selon un continuum de référence que la modélisation de la surface terrestre permettait, en passant par les formes « idéales » de la description souvent normée comme celle des « paysages » et des « milieux » ou, pour faire plus moderne, des « espaces » et des « territoires ». Tout écart y devint « résidu » : le culturel en était ! Mais les sociétés pourraient ne pas être dans ou sur l'espace, instance extérieure et contraignante en tous lieux et en tous temps, mais avec l'espace, ou plutôt la distance, instance constitutive. Parce que justement la conception du lieu et du temps varie culturellement dans les projets, les actions et les jugements, l'accumulation géographique enregistre ces choix qui ne sont pas des résidus mais des problèmes centraux. Reste posée la question de l'unification de leur représentation.

Si la positivité de l'enregistrement et de la mesure trouve son compte dans l'effacement des systèmes de valeurs en n'en privilégiant qu'un seul qui serait exempt de la marque culturelle (la science), la conceptualisation qui n'en reste pas moins une opération décisive se trouve arrêtée dans une certitude a priori de la réalité appréhendée, base de l'universalisme : le lieu, par exemple, comme localisation délimitée et exclusive prédéterminée. On y sent le fondement téléologique et finalement essentialiste des catégories universelles lavées de toute contingence. L'artifice de la science transposée aux sociétés humaines dans la diversité de leur trajet, consiste ainsi à les placer toutes dans le même temps et dans le même espace idéel et idéal, bien qu'elles n'aient pas été contemporaines (donc malgré elles). Maintenant qu'elles le deviennent, l'homogénéisation des références pointe un nouveau problème : les sociétés avec leur fondement culturel, résistent à l'assimilation et au classement ; un souci de décolonisation des sciences humaines et sociales s'exprime. C'est un défi qui se pose là quand la différence est affirmée en même temps que l'unification des sociétés du monde en un Monde qui se réalise pratiquement ; c'est le thème de l'unification sans homogénéisation, celui de la coprésence au sens le plus fort. En cela nous pouvons proposer que le monde pensé par le temps et mis en ordre par les théories concurrentes de l'évolution et de la diffusion n'est plus efficace. Si les rapports de force historiques l'ont permis, qui concernent aussi la connaissance, ce n'est plus tenable. Déjà Montaigne nous avait prévenus. Même et surtout les plus petites choses sont soumises à la réalité du Monde bien (ou parce) qu'elles doivent être traitées « spontanément », et sans calcul dans l'ordinaire. La « science » y cherche des régularités supérieures ; l'approche « culturelle », pas moins scientifique dans sa démarche, se contente de déceler les arrangements rationnels en prenant la rationalité comme tension.

Le monde s'impose donc désormais. La tendancielle cohabitation de sociétés devenues réellement contemporaines, oblige, nous l'avons suggéré, à laisser le temps comme mesure rassurante de tout pour se colleter avec l'espace ou plus exactement la distance dont l'appréciation varie culturellement. Le monde échappe alors à la ligne du progrès immuable et partagé que l'on proclame ou dénonce par la mondialisation, pour aller vers des complexes de relations beaucoup plus subtiles. C'est la fin de la fin. L'holisme méthodologique prenant d'un bloc classes, sociétés, nations, civilisations n'y suffit plus et c'est par la « culture » que se prend le sens nouveau. Mais la culture n'est pas là pour fournir les bases d'un holisme en place et lieu des autres ; elle n'est pas le cur de l'identité collective essentielle et délimitée en aires qui l'essentialise et la géopolitise. C'est bien la faculté humaine à trouver des solutions aux problèmes du lien social et aux problèmes du lien aux choses (localisées) qui forment le monde dans une grande mobilité des images ; ici la « culture » confine à la fonction politique. Les héritages y participent par des normes, les croisements par des adaptations ou de simples transferts, sans oublier les rapports de force, y compris par la persuasion et la légitimation. Cette « culture » se construit tant par les actes que par les jugements ou évaluations qui leur sont associés . Alors l'espace se produit au sens où, comme le disait H. Lebfebvre, il se produit quelque chose. Ce n'est pas une accumulation historique, ou du temps sédimenté mais une actualité. Habermas n'est pas loin, Leibniz non plus.

A ce stade, nous pouvons mieux expliciter le problème de la comparaison et de la traduction. Passe encore pour des choses arrêtées et peu susceptibles de se rencontrer : la traduction est une adaptation qui rend compréhensibles des tableaux ou des actions extra-ordinaires. Mais lorsque la confrontation est quotidienne, la relation (restitution compréhensible) ne suffit pas. Un arrangement est nécessaire qui fonctionne dans les deux sens pleinement. C'est dire si « le » géographe attentif au réglage des distances doit prêter attention aux objets « spatiaux » (localisés et étendus) de substance non d'abord spatiale. Notre objectif méthodologique premier en devient la transposition et la traduction des catégories, enjeux d'une conceptualisation nécessairement permanente et dégagée des normes implicites qui la brident ; la conceptualisation par confrontation et ajustement dans les sciences humaines et sociales doit pouvoir faire place soit à la recherche explicite de l'ancrage métaphysique, soit au concept pratique contextualisé. Mais nous sommes encore loin de pouvoir fournir ne serait-ce que l'ébauche d'un modèle alternatif du Monde. Mises bout à bout, les remarques qui précèdent ne permettent pas une telle formulation. Il y manque encore une axiomatique géographique qui ne surgit pas spontanément de la mise en cause de la précédente, celle du nécessaire espacement, de l'association contenant-contenu, de la centralité hiérarchisée. Plusieurs questions doivent encore être abordées.

L'identité, jusqu'à savoir comment elle se définit, produit-elle la localité ou la localité, qu'il faut aussi définir, produit-elle l'identité ? Les deux propositions se complètent sans s'exclure évidemment. Mais outre les questions posées par les deux définitions de l'identité et de la localité, c'est le lien bijectif qui nous retient, trop souvent admis sans frais. En n'oubliant pas que ce lien suppose la séparation de l'identité et de la localité avant leur union supérieure. Il n'est pas nécessaire de s'extraire très loin de la culture occidentale pour enregistrer que cette distinction n'est pas opératoire dans tous les systèmes socio-culturels et qu'alors le regard porté sur les situations d'ailleurs se trouve d'emblée biaisé. La controverse paraît donc dès l'opération de conceptualisation qui ressortit, en définitive, de l'opération de nomination.

     
     

    Géographie culturelle et sciences sociales

    Hormis le débat doctrinal initial portant sur l'unité de l'humanité et beaucoup plus tard la percée du structuralisme en anthropologie, les sciences humaines et sociales n'ont jamais forgé leurs catégories, concepts et modèles sur la base d'observations, problèmes et hypothèses théoriques tirés de travaux menés « ailleurs ». Les apports des travaux réalisés chez et sur les « populations exotiques » ont donc été rangés parmi les faits ou les problèmes, mais n'ont été que très rarement retenus comme bases paradigmatiques. Depuis l'Occident, les sociétés du monde ont été observées dans leur distance à la norme « universelle », ce qui perturbe, il faut bien le dire, ce que l'on appelle la comparaison, transformée en classement dans une plus ou moins grande proximité de ce qui devient norme ou modèle (pris au sens de « patron » ou même d'idéal).

    Quel est le droit en la matière ? Peut-on réduire cette question par l'objectivité de la mesure ? Sur la base de quels modèles ? Sur la base de quels concepts ? L'inversion du chemin de la science vers l'objet pour une démarche de l'objet vers la science est-elle possible dans la recherche du lien identité-localité ? Elle est souhaitable, peut-être, même si la « pratique » observée reste une information de faible intensité et de type phénoménologique. Il nous faudra, alors, revenir sur les ressorts de la géographie spontanée profonde comme sur ceux de tous les actes quotidiens qui ne peuvent pas ne pas avoir enregistré les effets d'apprentissages. Il n'en reste pas moins la nécessité d'une critique de l'espace méthodologique (la transformation de l'espace terrestre en espace géographique puis en espace universel de référence) qui n'a pas permis le progrès définitif attendu.

    La géographie commune utilisée dans les sciences humaines et sociales résiste, cependant, à la tentative de décolonisation des savoirs parce qu'en géographie le débat de l'universalisme et du relativisme est désamorcé par la possibilité d'en appeler à des lois déterministes extérieures aux sociétés. Ce sont le milieu physique terrestre d'abord, l'espace dans sa géométrie cartographique ensuite. Anthropologie, sociologie, histoire, économie, sciences juridiques et politiques n'ont pas d'objets qui ne soient d'abord définis par une délimitation « géographique », c'est-à-dire une localisation et une étendue inscrite dans la terre. C'est ignorer ce qui constitue le cur de l'interrogation géographique qui porte sur l'unité et sur la différence dans l'appréciation des distances. Cette appréciation est-elle homogène ? Si l'on se refuse à reprendre le débat de l'universalisme contre le relativisme, au nom d'un refus de l'essentialisme également présent dans les deux doctrines, comment « cartographier » les représentations du monde en dehors des schémas institutionnels ? La « cartographie » ne se limite pas, il faut se le rappeler, à la représentation figurative, mais s'étend à tout le système métaphorique des langages, depuis les langages naturels jusqu'aux langages scientifiques. Ce qui engage, on le répète, conceptualisation et traduction. C'est la raison de l'appel à observer les géographies spontanées qui sont des structures enfouies et complexes enregistrant tous les apprentissages, imprégnés de « culture », y compris « scolaire ».

    D'un côté la « géographie des savants » en relève. Elle est un résumé des apprentissages reçus communément par le truchement des géographies scolaires, assurée dans ses catégories et principalement fondée sur l'évidence de ce qui se voit, puis l'évidence de ce qui se mesure et se représente dans l'espace homogène de « la » carte. Son axiomatique se résume au découpage et au nécessaire espacement - une seule chose en un lieu - d'une part, et sur l'orientation, d'autre part, qui est grosse de l'idée de hiérarchie. De la géographie des géographes ne ressortent que des résultats passés au savoir commun. Il faut d'ailleurs reconnaître que bien des géographes se contentent eux aussi de prendre ceux-là pour objets. Mais dans quelles conditions de validité ? Cela conduit à s'interroger sur l'autre géographie spontanée, celle du commun justement, la « profonde », la profondément sociale, la profondément « structurale ».

    L'espace social n'est ni neutre ni scientifiquement légal. Nous ne sommes pas, dans cet espace transparent que suppose la géographie réglée des cartes sans blanc que chacun pourrait également lire, interpréter, réciter. Nul doute qu'il faille faire une place importante à ce qui a été évoqué : l'apprentissage dans sa grande variété sociale, scolaire, savante, « culturelle » donc. C'est dans cette géographie spontanée, savoir commun, que gisent les motivations et les choix de localisations, y compris chez les responsables et les cadres des sociétés.

     
     

    Jean GALLAIS


    Contacts

    Denis.Retaille@univ-rouen.fr

    Odette.Louiset@univ-rouen.fr

     
     
     


    Mis à jour le 06/03/2006

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    ESPACE DE DISCUSSION

    Les questions introductives que se pose l'équipe

    Réactions

    Louis-Albert Lake

    Ousmane Thiam

    Michel Ben Arrous

    Denis Retaillé

    Christian Grataloup

    Arnaud Brenetot

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    Les lieux du séminaire

    Mercredi 1er févier - 14 h - Accueil - Maison de l'université

    Jeudi 2 février - 9h - Maison de l'université

    Jeudi 2 février - 14 h - UFR des lettres - Batiment A

    Vendredi 3 février - 9 h - Maison de l'université

    Vendredi 3 février - 14 h - Maison de l'université

    du 1er au 3 février - Exposition Jean Gallais - Maison de l'université

    Plan général de l'université

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